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Août 1906. Etat de New York. Eglise et prieuré des Sœurs de la Crucifixion. Des nuages glissent dans le ciel vespéral par-dessus le clocher. Un engoulevent tire dans les nuées un trait de silence. Les nones chantent l’office du soir dans la clarté tumulaire des vitraux. Au commencement de l’histoire, il y a la Piété. Dans le cœur de chacune, la paix du recueillement. L’Amour du Christ pour la gloire de Son nom. Matines et laudes. Ferveur des prières murmurées dans l’humilité, agenouillées qu’elles sont sur la pierre glaciale de leur cellule. Journées de labeur passées à repriser, cuisiner, briquer, défricher, et à prier, surtout, au fil de longues heures obscures. Brèves nuits de sommeil hantées par le corps d’un Christ de brume, par le péril du pêché, de l’avilissement de leur âme pénitente. Au commencement il y eut la Règle. Puis vint Mariette Baptiste, postulante au sourire enjôleur, au corps suave, à l’âme douce, si douce au chœur des nones que la venue d’une novice ravit à la monotonie du sacerdoce. Mariette, fille de médecin, dédiée depuis son jeune âge à la vie monastique. Confidente de cœur et d’esprit, trouble-fête ou tentatrice pour les plus seules, les plus impressionnables, les plus sensibles d’entre elles. Si dévouée, humble et repentante. Et que frappe la Grâce, la consommation d’un Christ sensuel qui semble la vouloir toute entière. En tout lieu, à toute heure. jusqu’à la folie, sa perte. Jusqu’au stigmates sanglants dont il semble la parer comme de joyaux.

Au commencement, l’Ordre. Et survient Mariette-la-béate, si encombrante bientôt qu’il est question de savoir si sont feintes ses extases, ses luttes nocturnes avec le Démon, son éclaboussante dévotion. L’enquête s’ouvre, délivre les passions, de corps et d’âmes que torturent la faim et la soif. Tableaux de clairs et d’obscurs, de perfidie, de sainteté et de mystification. Ron Hansen la veut ainsi, son histoire, en touches d’inquiétante lumière, tantôt divine, tantôt démoniaque, toujours extrême malgré la sobriété d’une écriture exacte qui conserve aux mots leur duplicité, aux gestes leur clandestinité, aux désirs leur fièvre. Flammes de bougies qui s’allument sous nos yeux, silencieuses, au cœur du chaos de la foi et vacillent, grelottent et jamais ne meurent mais s’unissent, étirent leur ove et consument les âmes peu à peu en un brasier duquel vraiment ne naîtra qu’une idole, Mariette, Vénus outrageuse surgie de limbes apocryphes, martyr ou victime, objet de convoitise, de jalousie, d’adoration, de mille fantasmes déchirants qui jamais ne devraient investir l’enceinte de la claustration religieuse ni l’ébranler, ni même l’effleurer, au risque d’y voir s’y effondrer non pas le dieu révéré mais les hommes qui l’ont façonné à leur usage. Jusqu’au terme des investigations où ne subsistera rien, ni vérité ni mensonge. Rien que Mariette-l’impie, brisée, rejetée et assaillie encore par les commandements de son impossible amant. Et la Règle. Sacro-sainte. Surplombant les ruines d’un veau d’or dévasté qui jamais ne fut Dieu, qui toujours fut le Malin tapi dans la terrible faiblesse du cœur des hommes. Rien sinon la Règle. Au moins cela.