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5
sur 5

L’unité profonde de l’œuvre de Robert Penn Warren, c’est son style. Alors que Faulkner se révèle souvent ennuyeux, chez cet auteur à qui il fut longtemps comparé il n’en est rien. D’une richesse exceptionnelle, il abonde en images puissantes et en métaphores, dont il use comme un soldat aguerri aux techniques de guérilla. Chevalier des causes définitivement perdues (l’écrasement du Sud par le Nord durant la guerre de Sécession), c’est un lyrique, mais contenu, écrivant sans mollesse. Pour la plaisir de jongleries verbales, il restitue le langage parlé d’une société dont il pressent le déclin. Les images bibliques, la force explosive du récit, l’art de la mise en scène plus que la vérité du trait, dont on se moque bien du reste, sont alliées à une technique romanesque savante, horlogerie infaillible où rien n’est laissé au hasard.

Robert Penn Warren voyait d’un mauvais œil les plans de Washington. Son romantisme lié à un attrait pour l’échec sont les conséquences de cet état d’esprit des hommes du Sud. Le Salut n’est jamais absent de ses personnages. S’il leur arrive d’être humiliés, c’est par la révolte qu’ils regagnent leur liberté. Il en est ainsi d’Amantha, principale protagoniste de ce roman foisonnant. Son destin bascule le jour où ce qu’elle pressentait se confirme : elle est la fille d’un maître blanc et d’une femme noire…
Le sort réservé aux esclaves n’était pas celui atroce que la propagande yankee a présenté. Des rapports d’intérêts et de confiance, voire d’amitié, existaient entre les maîtres et les esclaves (un épisode admirable des Fous du roi, autre roman indispensable de l’auteur, en témoigne). Dans cet univers d’impureté où le héros éprouve une culpabilité certaine et où toutes les ambiguïtés de la mauvaise conscience américaine éclatent au grand jour, les personnages n’ont comme recours que de tenter de se sauver par eux-mêmes.
Comme celle de T. S Eliot ou Ezra Pound, l’œuvre de Robert Penn Warren est nourrie d’une vaste culture. L’Esclave libre ne déroge pas à cette règle : c’est à la fois un roman métaphysique et un poème dramatique (parfois à mi-chemin du roman noir et de la tragédie antique) où s’expriment une vision de l’histoire et une conception de la destinée humaine. On songe à Balzac. L’éloge n’est pas mince. Il est mérité.