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sur 5

Mais qu’a donc bien voulu dire Robert Olen Butler ? Que Vietnamiens et Américains sont irréconciliables -ou qu’au contraire, les années ayant passé (et le communisme sombré) les ennemis d’hier peuvent aujourd’hui s’aimer ? Que la fatalité de l’histoire leur colle encore aux basques, aux uns (culpabilité du G.I.) comme aux autres (souffrance de l’infante née d’amours adultères) ? On nous dira que le ton est particulier, oui, et que cette façon de construire un récit par correspondance de monologues est délicate et intimiste, qu’enfin la rencontre fortuite entre Benjamin Cole, cinquantaine saine et baraquée, et Tien, orpheline vietnamienne de 26 ans est plausible -là n’est pas la question. Car si le sujet est grave (et le moins que l’on puisse dire en effet c’est qu’on ne rigole pas), l’histoire, elle, semble avoir été écrite sans grande conviction. Si bien que s’offrent à nous deux possibilités (que l’on a tout le temps d’étudier dans les moindres détails, vu que, comme je l’ai dit, on s’ennuie ferme) : soit cette histoire, c’est du vécu (et alors elle n’était probablement pas mûre pour être écrite). Soit elle est inventée de toutes pièces (l’histoire ne tenant pas debout, on penche naturellement pour cette solution) et alors on en revient à la question initiale : qu’a bien pu vouloir nous dire Robert Olen Butler ?

La question se pose parce que, sans dévoiler l’intrigue, La Fille d’Hô Chi Minh-Ville est une histoire de mystification. Robert Olen Butler cherche lui-même, visiblement, à mystifier le lecteur par le biais de hasards tous plus troublants les uns que les autres -moyen bien connu des littérateurs pour mettre du liant dans un récit qui piétine. La question est donc : pourquoi ne pas aller directement aux faits, l’amour, la guerre, le Vietnam, quels qu’ils soient, pourquoi fomenter de vastes mystifications quand le sujet réclame modestie et simplicité ? Car plus elles s’accumulent, moins les coïncidences apparues entre Benjamin Cole et Tien sont convaincantes : noms de femmes, routes, histoire-que-maman-me- racontait-quand-j’étais-petite, pressentiments et souvenirs en vrac -avec en prime quelques clichés sur le système politique vietnamien dont on se passerait bien… Comble de l’ennui, on connaît dès la moitié du livre et à peu de choses près le fatal dénouement. Que nous reste-t-il alors ? Un style qui, en empruntant délibérément au cinéma, décrit des huis-clos obsédants (la chambre, l’auto), des scènes d’amour au ralenti et des flashbacks pénibles, de longs échanges de regards relayés par des pensées un rien insipides. C’est, au mieux, un scénario pour Hollywood (il faut reconnaître que, connaissant la bête, ça pourrait marcher), au pire le livre d’un écrivain qui solde par une pirouette des souvenirs parcheminés et tristement privés de vie.