En 1986, Richard Ford invente Franck Bascombe. Depuis, tous les dix ans, dans un nouveau roman, il reprend ce personnage : un « élément d’artifice particulièrement intéressant », dit-il, qui lui permet d’être « plus aimable, plus spirituel, plus empli d’empathie, plus intéressant, plus touche-à-tout » qu’il ne l’est dans la vie réelle. Un personnage idéal pour la fiction, en somme, qui a d’ailleurs quelques points communs avec son auteur : naissance dans le Mississippi, études à la Michigan University, passé de journaliste sportif, convictions démocrates. Mais rien de plus. De L’Etat des lieux, qui se déroule pendant la période du recomptage de voix lors de l’élection présidentielle américaine en 1999, Richard Ford dit qu’il est son roman le plus évidement politique. Politique mais aussi sociologique, comme tous ses textes, et particulièrement ceux de cette « trilogie Bascombe » qui, en autorisant Franck à réapparaître chaque décennie, font un point sur l’existence d’un américain moyen, installé dans une banlieue ou une autre, soumis au quotidien, au temps qui passe. La voix de l’Amérique dans ses banlieues coquettes.

Franck Bascombe est né à 39 ans, juste après la mort de son fils Ralph et sa séparation d’avec sa femme, dans les pages d’Un Week-end dans le Michigan, livre qui le présentait en journaliste sportif et écrivain raté. Indépendance le retrouvait en agent immobilier dans sa petite ville bourgeoise de Haddam. L’Etat des lieux débute alors qu’il a 55 ans, un cancer de la prostate, alors aussi que sa seconde femme Sally est partie avec son premier mari surgi du néant, que sa fille lesbienne a décidé de réessayer les hommes et que son fils, avec lequel ses rapports ne sont pas au mieux, est rédacteur de cartes de vœux (avec un sens de l’humour très particulier). Autant dire que tout va bien. Le roman, dans son principe, correspond en tous point aux précédents. A la veille de Thanksgiving, Franck Bascombe, qui a déménagé sur la côte du New Jersey, gère ses petites affaires, s’apprête à recevoir ses deux enfants pour le repas traditionnel et, entre deux virées en voiture, dont l’une dans sa vieille ville d’Haddam (« une ville dans laquelle vous avez vécu autrefois révèle quelque chose – d’intéressant peut-être – vous concernant : ce que vous avez été »), nous livre ses réflexions sur le monde comme il est, son existence, ses doutes, ses peurs, ses interrogations. A la veille du changement de siècle, Franck se sent un peu fatigué, empli de doutes, mais finalement toujours raisonnablement heureux. Ses réflexions ont une forme de sagesse routinière, une banalité confortable qui donnent le sentiment de reprendre une conversation inachevée avec une vieille connaissance.

C’est là, d’ailleurs, que le bât blesse. Entre Indépendance et L’Etat des Lieux, Franck Bascombe n’a pas vraiment évolué, si ce n’est peut-être vers une forme de résignation, somme toute assez peu réjouissante, et on a parfois le sentiment que le texte traîne en longueur. Il faut dire que rien ne nous est épargné des minutes de ce long week-end. Richard Ford raconte chaque instant de la vie de Franck, chaque promenade en bord de mer, chaque coup d’œil jeté par une fenêtre, chaque déambulation en voiture, chaque visite de maison, chaque coupe de téléphone, et même chaque pause pipi, nombreuses vu son état de santé, ce qui multiplie les digressions du genre : « Je retrouve mon tabouret et je me rappelle que je devrais pisser avant de partir, à moins que je ne veuille me soulager sous la pluie, dans l’obscurité d’un Pathmark, où je me suis fait pincer plus d’une fois par des patrouilles de sécurité, ce qui a donné lieu à des explications pénibles». Pendant ce temps, Franck réfléchit, à lui, à sa famille, à son histoire, à son avenir, aussi, dont il ne sait pas trop s’il est compromis ou pas. Bémol, donc : à aucun moment ces pensées ne prennent d’ampleur, ne s’éloignent du bavardage quotidien, quand bien même il s’essaie, parfois, à des mises en perspective plutôt originales avec son créateur : « Les agents immobiliers partagent une activité fondamentale avec les romanciers, qui décident de ce qui est important dans une vie autrement endémique, en choisissant, en changeant et en racontant. Les agents immobiliers décident de ce qui est important en vendant, ce qui rapporte plus que la littérature et n’est sans doute pas aussi difficile à faire bien ».

Franck Bascombe pense beaucoup à tout ce qu’il aurait pu faire un jour, à tout ce qu’il pourrait faire désormais, sans beaucoup agir. Du coup, l’action passe par des moments de crise assez surprenants : un attentat dans un hôpital à l’heure du déjeuner ; une bagarre dans un bar ; sans parler de la fin, particulièrement abrupte, et de sa fusillade. On a le sentiment de quitter cette « tradition Bascombe » à laquelle on s’était habitué et où le quotidien le plus ordinaire, le plus banal, suffisait à faire avancer le récit. Alors, et bien que Richard Ford affirme aujourd’hui que L’Etat des lieux clôt son cycle Bascombe, on ne peut s’empêcher d’espérer un quatrième volet. Franck Bascombe aurait 65 ans…

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