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3
sur 5

Marinus van der Lubbe est cité dans nos manuels d’histoire comme un jeune débile dont les nazis se seraient servis pour incendier le Reichstag et accuser le parti communiste de l’attentat, trouvant une raison de le faire interdire. Il est connu comme ayant été le simple instrument d’un complot national-socialiste. Les Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag, document historique composé par Yves Pagès et Charles Reeve, accrédite la thèse de Fritz Tobias selon laquelle Marinus van der Lubbe aurait au contraire opéré seul et lucidement, par un acte sincèrement antifasciste. Après une biographie panoramique qui resitue l’incendiaire dans son temps et son contexte politique, le livre se présente donc comme une suite de pièces à convictions (carnet, correspondance, procès-verbal…) réévaluant l’acte de Marinus et contredisant par des preuves évidentes les visions « complotistes » étayées après l’incendie par les nazis comme par les communistes.

Quant à la forme, on peut peut-être regretter l’aspect brut du document : s’inscrivant dans une polémique historienne, et étant le premier ouvrage sur le sujet publié en France, on s’en tient à la seule présentation des divers éléments et témoignages se rapportant à Marinus van der Lubbe. Ceci bien sûr, dans un soucis de légitimité scientifique et dans une perspective de procès historique. Mais enfin, ni le style ni les théories de Lubbe n’ont d’intérêt particulier en eux-mêmes. Ce qui est en revanche vraiment intéressant, c’est le tempérament et le personnage de Marinus, qui ferait un magnifique héros de récit historique. Hollandais bohême et idéaliste voyageant à pied et en auto-stop à travers l’Europe des années trente avec des velléités d’atteindre l’Union soviétique, voire la Chine, s’entiche d’une prostituée rencontrée à Budapest et pratique l’action directe individuelle dès avant le Reichstag, assumant ainsi une révolte pure s’accommodant mal des directives bolcheviks… Un incendiaire de vingt-quatre ans qui, seul, fout le feu au Reichstag afin d’ »accélérer l’Histoire », et finit décapité par les nazis alors que l’Histoire, elle, ironise et fait des conséquences de son acte antifasciste l’opportunité de la prise du pouvoir de ses ennemis.

Bref, ce livre révèle un personnage fascinant à travers un ensemble un peu anecdotique de documents, mais qui remplit ses objectifs : amorcer la réhabilitation du hollandais dans notre pays, et briser le carcan des interprétations historiques policières par cet exemple flagrant. Non, il n’y a pas que des complots calculés qui façonneraient l’Histoire en secret, il y a aussi des actes libres, presque gratuits, de rebelles ou de jeunes fous rêveurs, dont les conséquences échappent à leur acteur lui-même. Des étincelles récupérables, récupérées certes, mais imprévisibles.