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Difficile lorsqu’on s’appelle Klaus Thomas Heinrich Mann, en hommage au père et à l’oncle que l’on sait, de ne pas étouffer sous leurs ombres écrasantes et de parvenir à élever, au milieu de leurs chefs-d’œuvre respectifs, une voix à laquelle on reconnaisse toute sa singularité. Cette souffrance de ne pouvoir voir son nom qu’associé à l’auteur de la Montagne Magique et ses oeuvres sans cesse comparées aux siennes le hantera jusqu’à la fin, avec toute la frustration que l’on imagine, sans que jamais le milieu littéraire de l’époque ne prenne la peine de découvrir, derrière l‘image du « fils de Thomas Mann », l’être torturé et infiniment émouvant que l’on découvre au travers de cette extraordinaire autobiographie, commencée en anglais en 1941, à l’âge de 35 ans. (Il s’agissait de la seconde, Klaus Mann en ayant publié une première quelques années plus tôt sous le titre Kind dieser Zeit). A la difficulté d’affirmer sa propre identité s’ajoutent un caractère tourmenté et romantique, sa fascination pour la mort, la douleur d’une homosexualité jamais explicitée mais qu’on retrouve dans nombre de ses oeuvres, ainsi que les sanglantes blessures de l’exil, du déracinement et de l’abandon de sa langue maternelle au profit de l’anglais. Précoce, doué, sensible, Klaus Mann s’éveillera très tôt à la littérature et nourrira, durant une adolescence frivole et riche en voyages, l’ambition d’accéder au rang -un rien caricatural- d’esthète et d’intellectuel d’envergure européenne. Cherchant à s’émanciper de la réputation paternelle sur la scène littéraire, il s’y signale d’abord par un style de vie excentrique et volontiers excessif qui n’ira pas sans lui attirer quelques articles grinçants. L’acteur outrancier de la vie culturelle berlinoise se résout toutefois à quitter l’Allemagne lorsque, en 1933, la nomination de Hitler à la Chancellerie lui fait soudainement prendre conscience des implications d’une montée en puissance qu’il avait jusqu’alors regardé d’un oeil neutre.

Commencent alors douze années d’exil qui verront la métamorphose du jeune littérateur berlinois en un écrivain antifasciste de tout premier plan, auteur de plusieurs romans remarquables fortement imprégnés d’éléments autobiographiques, jusqu’au fameux Volcan où, par la voix et la vie d’une poignée d’émigrés anti-nazis, il réécrit l’histoire de l’Europe des années trente à l’aune de l’apocalypse dramatique vers laquelle elle courrait sans le savoir. Réfugié, à l’instar d’un Brecht (ou de son père et de son oncle), aux Etats-Unis, il publiera quelques textes littéraires (notamment des nouvelles dans le magazine Esquire), lancera une revue et commencera en anglais la rédaction de The Turning Point : comme l’écrit Jean-Michel Palmier dans son admirable préface, « ce que retrace Klaus Mann, c’est moins son histoire que celle de sa génération à travers les années vingt / trente, la montée du nazisme et la guerre. La beauté du livre tient à cette étrangeté : c’est une autobiographie sans confession où quelqu’un se raconte sans livrer ses secrets, plus attentif aux autres, à son époque, qu’à lui-même ». Epoustouflant de subtilité et d’intelligence, le Tournant se lit ainsi comme un extraordinaire récit subjectif sur quatre décennies d’histoire et de culture européenne, des premiers chapitres consacrés au père Thomas (le »Magicien ») à ces pages fabuleuses sur Gide (auquel il consacrera un essai), Garbo ou Crevel. La crise de ces années vingt y est observée avec un regard d’une profondeur étonnante : « Notre vie consciente commençait à une époque d’incertitude oppressante. Alors que tout, autour de nous, se crevassait et chancelait, à quoi aurions-nous dû nous raccrocher, selon quelle loi aurions-nous dû nous diriger ? La civilisation avec laquelle nous faisions connaissance dans les années vingt semblait privée d’équilibre, privée de but, privée de volonté de vivre, mûre pour la ruine, prête à la chute ». Après en avoir achevé la meilleure partie en 1941, Klaus Mann s’engagera (non sans mal, eu égard à sa santé et à son état dépressif) dans l’armée américaine, retrouvant finalement en habit militaire l’Europe libérée et l’Allemagne détruite, les ruines de la maison familiale à Munich et quelques pro-nazis pathétiques, de Richard Strauss à Hermann Goering – pour l’interrogatoire duquel il servira d’interprète. Ayant complété son Tournant par l’épisode du retour, Klaus Mann se lancera encore dans quelques projets le plus souvent non aboutis, habité d’un mal-être qui le conduira à deux tentatives de suicide – la deuxième fatale, à Cannes, le 21 mai 1949. De l’œuvre qu’il laisse derrière lui, inégale mais sans aucun doute méconnue, le Tournant, témoignage magnifique et lucide, constitue l’un des sommets.