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3
sur 5

Depuis les années 90, l’écrivain canadien John Saul a cessé provisoirement d’écrire des romans pour se consacrer à un immense travail philosophique, concrétisé par la publication de trois livres, dont le fameux Les Bâtards de Voltaire, critique de la dictature de la raison en Occident. Difficile de ne pas lire à cette aune Paradis blues, son dernier roman paru en 1988, où l’on peut trouver ici et là quelques indices de la pensée à venir. Ce roman a pour héros John Field, un ressortissant canadien qui vit à Bangkok, ex journaliste devenu négociant, la quarantaine cynique et désabusée, amateur de sexe et d’alcool, père de Songlin, une jeune étudiante. Au cours d’une mission, il devient le témoin gênant d’un vaste trafic de drogue où des personnes haut placées du gouvernement sont compromises. Une traque impitoyable commence. Mais ne nous méprenons pas : Paradis Blues est un thriller exotique en trompe l’oeil et le cours de l’intrigue est parfois traité avec une once de désinvolture par un écrivain qui ne cherche pas à éviter les invraisemblances et les digressions. Le vrai sujet du livre, c’est Bangkok dont Saul, qui est un grand voyageur, brosse un portrait saisissant et en montre une connaissance approfondie, comme le révèle la précision sans faille des notations spatiales et géographiques accompagnant la description de la ville traversée de long en large par le héros (une carte de Bangkok ne serait d’ailleurs pas inutile pour aider le lecteur à se repérer). Bangkok, définie comme un oxymoron vivant, ville de plaisir et de violence, véritable « enfer paradisiaque ». Théâtre où s’affrontent tous les contrastes : nature et technique, tradition et modernité, orient et occident. Constamment, la ville apparaît comme un lieu menaçant et hostile, moite et touffu, où la violence des hommes se conjugue à celle des éléments, comme en témoigne l’inexorable montée des eaux qui scande la progression de l’intrigue, menace symbolique d’une régression vers l’informe et le chaos. Et pourtant, Field, ce canadien déraciné, malgré tous les dangers qu’il court, malgré une maladie vénérienne qui le taraude, veut rester vivre ici, inexplicablement, comme si Bangkok l’avait envoûté et lui dispensait un bien-être absurde : « Cette immense toile d’araignée de crasse et de bruit lui procurait une merveilleuse sensation de plaisir, dénuée de sens ». Mais cette ville se définit aussi par l’humanité qui l’habite, et Paradis Blues vaut pour son impressionnante galerie de personnages savoureux et pittoresques, qui croisent la route de Field, donnant à son aventure l’allure d’un récit picaresque qui ferait du surplace, à l’image des incessantes allées et venues du héros en taxi ou en tuc-tuc. Ils n’ont pas toujours une fonction précise dans l’histoire sinon celle d’exister. A ce propos, on sera sensible à l’humour de Saul qui affleure dans le personnage ridicule de George Espoir, le romancier hypocrite et mondain, où l’auteur tourne en dérision la caste des écrivains. Assurément, c’est du mystérieux docteur Michel Woodward, le médecin et confident de Field, qu’il se sent intellectuellement le plus proche. Dans le discours contestataire qu’il tient aux étudiants, dans sa formulation d’une critique radicale des ravages du modernisme occidental, s’entendent déjà les accents fiévreux des Bâtards de Voltaire.