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sur 5

Un Anarchiste, initialement paru en 1908 dans la revue américaine Harper’s Bazaar, est aujourd’hui publié dans le recueil Sextuor. Le mépris que nous mettons à stéréotyper les classiques (Melville est un écrivain maritime et Conrad un spécialiste de cocotiers et de bagnes) nous a éloigné de l’urgente revisite qu’il y aurait à entreprendre de toute l’œuvre de l’auteur de Lord Jim et d’Au coeur des ténèbres. C’est cette conviction qui a dû stimuler l’entreprise de La Lubie, toute jeune maison d’édition lyonnaise, pour qu’elle décide de publier isolément ce court texte, et lui donne ainsi toute sa teneur.

Au cours d’une beuverie où il se laissa aller à faire sourdre (ainsi qu’à casser quelques chaises) sa haine des exploiteurs, Paul est emmené par la police. Défendu par les convictions d’un avocat socialiste, il ressort de son procès totalement exclu d’une société qui ne le considére plus que comme un dangereux anarchiste. Contacté, pris en main par des activistes professionnels de la cause humaine, Paul incorpore le seul groupe qui s’intéresse à lui : celui de truands de seconde main bien évidemment plus passionnés par le braquage que par la redistribution des biens. Pris par la police, une seconde fois lâché par tous, envoyé au bagne en Guyane, ce Candide exténué (ou ce Crainquebille, à qui le compare judicieusement le traducteur) profitera d’une mutinerie pour se libérer. Sa désillusion s’accroîtra encore devant la lâcheté des prisonniers, ses « compagnons » au moment de saisir la seule barque disponible -qu’il détient et propose de partager.

Recueilli par le gérant d’une multinationale dans une île proche du bagne, Paul continuera sa vie d’esclave sans toutefois n’avoir été, une fois dans sa vie, un maître. Rongé par le remord, déchiré par son amour de l’individu autant que sa haine de la masse, l' »anarchiste » (comme le surnomme cyniquement son patron) ne connaîtra définitivement plus le sommeil.

Une bonne partie des obsessions intellectuelles de Conrad sont présentes dans Un Anarchiste: d’un côté sa fascination pour la figure du paria (à l’égal de Nietzsche qui, sur la fin, désirait former un « Parti des parias »), de l’autre son rejet de tout socialisme politique. L’être humain chute, accompagné de ses seuls remords. Précisons que le sous-titre d’Un Anarchiste stipule avec netteté : « un conte désespéré ».