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C’est à la demande de ses premiers disciples, lesquels le pressent de donner de sa pensée un exposé clair, complet et abordable, que Charles Fourier (1772 – 1839) rédige en 1829 ce Nouveau monde industriel et sociétaire : après « trente ans d’études » marqués par la Théorie des quatre mouvements (1808) et le Traité de l’association domestique agricole (1822), il y systématise les différents pans d’une doctrine basée sur la théorie des séries passionnées et dont la mise en oeuvre permettra de sortir de la civilisation (la plus obscure et détestable période de l’histoire humaine, selon lui, bien pire que la barbarie à laquelle elle a succédé) pour atteindre, enfin, l’Harmonie. A rebours d’un horizon philosophique post-révolutionnaire pénétré de rationalisme et de progressisme naïf, l’extraordinaire Fourier, scandalisé par l’absurdité d’une société fondée sur le commerce privé (autant dire le mensonge et le vol) et la famille (soit la répression des désirs et l’adultère généralisé), construit une fantastique utopie que l’histoire des idées consacre aujourd’hui comme l’une des plus remarquables du socialisme naissant.

Avec Babeuf, Cadet de Vaux ou Robert Owen, Fourier est l’un de ces grands créateurs de systèmes sociaux que généra le dix-neuvième siècle : lui y ajoute toutefois cette délirante profusion poétique et mathématique qui fait de son oeuvre, à tout point de vue monumentale, une sorte de symphonie cosmique, baroque et géniale dans laquelle l’excès du style le dispute à la nouveauté des idées. C’est qu’au-delà de l’excentricité du personnage, sa doctrine, constamment redécouverte depuis des décennies (Breton, Barthes, Klossowski, Queneau s’y sont frottés), fourmille d’intuitions qui lui vaudront d’être par la suite érigé en premier critique freudien de la société bourgeoise, en ancêtre agissant des théories du désir ou encore en chantre prophétique de l’égalité des sexes (ainsi, d’ailleurs, que du lesbianisme – Fourier a toujours été un « prosaphien » convaincu). Malgré le retentissant échec des quelques tentatives de mise en application de ses théories (ses disciples créèrent notamment un phalanstère expérimental dans les Yvelines, en 1833), lui assurait dans ses livres que « l’invention » permettrait de « quadrupler subitement le produit effectif, et de vingtupler le produit relatif, la somme des jouissances », d’affranchir « les nègres et esclaves » et de faire accéder « les barbares aux moeurs policées ». Impossible quoi qu’il en soit, alors que l’on commence à tirer le bilan du freudo-marxisme fin de siècle, de ranger au musée des idées ce génial initiateur dont les plus inconvenantes opinions furent soigneusement censurées par ses héritiers (il fallut ainsi attendre plus d’un siècle pour que Simone Debout, éditrice des oeuvres complètes de Fourier chez Anthropos -douze tomes- que reprennent aujourd’hui les Presses du Réel, exhume et publie le scandaleux Nouveau monde amoureux) ; le Nouveau monde industriel et sociétaire n’échappa d’ailleurs pas à leurs ciseaux, et ne fut réédité dans son intégralité qu’en 1971. A l’heure des projets de société conformistes et du grand raout électoral, cette utopie d’une communauté ouverte fondée sur « la méthode attrayante » et l’association mutuelle en séries passionnées revigore. Votez Fourier.