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L’auteur de ces lignes a souvent pensé à une façon alternative de pratiquer la critique littéraire : au lieu de décrire le livre, de résumer l’intrigue et d’accumuler les métaphores fumeuses, on se contenterait d’indiquer dans quel rayon de sa bibliothèque on l’a rangé après lecture. Près des romans policiers, ou des essais métaphysiques ? De quels auteurs l’a-t-on rapproché, sachant qu’on classe ses livres par affinités, en constituant des zones de proximité, des cartes subjectives d’écrivains qui se ressemblent et s’influencent, tout livre étant écrit, comme on sait, à partir d’autres plus anciens, dans un réseau où les lecteurs tracent leur chemin ? Expérimentons donc aujourd’hui cette forme de critique avec le petit livre de Jérôme Orsoni, vu qu’il est le candidat idéal : il exhibe ses références, indiquant du coup l’étagère où il veut figurer – celle de Borges, Kafka et Vila-Matas, trois écrivains souvent cités dans le texte. (On peut ajouter l’argentin Eduardo Berti, borgésien revendiqué, auteur de la préface).

Comment décrire cet étonnant volume ? En quelques mots, comme un recueil des textes d’un certain François, ami d’Orsoni parti vivre à Montevideo, expédiés par la Poste sans explication. Mi-fictions, mi-essais, ils parlent de livres, de rêves, de la frontière qui sépare la réalité de l’imaginaire. Ce sont tantôt des poèmes en prose, tantôt des récits à chute ; ils tirent soit vers le fantastique (les membres masculins d’une famille qui, s’ils pénètrent dans la mer, se dissolvent dans l’eau), soit vers la philosophie, soit encore vers la critique. On croise des noms connus : Robert Walser, David Hume, Ludwig Wittgenstein, sans savoir s’il s’agit des auteurs ou d’homonymes ; en fait, on ne sait jamais vraiment si l’on est dans le souvenir, dans le récit d’un rêve, dans le rêve d’un récit. « Je ne suis pas le sujet de mon rêve, écrit François, mais simplement un personnage perdu, à la recherche de la littérature ».

Brouillant les pistes, Orsoni fait de ce livre un kaléidoscope de thèmes et d’histoires, à cheval sur les styles. Les « monstres littéraires » du titre ne désignent pas tant les créatures horrifiques de la littérature (même s’il est question de Gregor Samsa, le héros de Kafka) que les textes eux-mêmes quand, comme ici, ils sont hors-genre, hybrides, transformés. A moins que l’expression veuille dire, tout simplement, qu’en littérature les créatures échappent à leur créateur, et vivent leur vie dans une dimension parallèle qui, de temps en temps, croise la nôtre.