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4
sur 5

A l’heure où le Salon du livre tendrait à nous faire croire que la littérature germanique n’existe que depuis l’après-guerre, la réédition (augmentée) de La Légende dispersée tombe à point. Paru une première fois en 1976 ce recueil de textes choisis, ordonnés et introduits par le philosophe Jean-Christophe Bailly se veut une « anthologie » tout à fait exhaustive -quoique subjective- de ce que fut le romantisme allemand. Le procédé, pour ne pas dire le « genre littéraire », qui n’est pas sans rappeler les fameux « Lagarde et Michard », posera les sempiternelles questions de la sélection au sein de l’ouvrage, de la prépondérance d’un artiste sur un autre au sein du mouvement (si mouvement il y a), ou d’autres interrogations qui ne vont pas aussi loin que certains universitaires veulent le croire. Qu’importe la bataille des clochers, le projet réside plus ici dans un patchwork disciplinaire et temporel, que dans une « anthologie » au sens strict du terme. « Avec ce livre, écrit Bailly dans la préface, j’ai voulu populariser la ferveur d’une croyance en une autre littérature, dont le romantisme d’Iéna fit bien davantage qu’esquisser le projet (…). Les romantiques allemands vécurent cela comme un tourbillon, comme une suite sans fin de connexions et de ricochets. Il y eut alors entre les genres de la littérature comme entre celle-ci et la philosophie, l’art et même les sciences une prolifération de sens à peu près unique, et d’autant plus intense qu’elle se comporte comme un champ d’ondes aux interférences multiples, qu’aucun système ne vient clore ou retenir. » Nous tenons là l’explication du titre, La Légende dispersée, nom donné par le mémorialiste à « ce mouvement brownien, à ces particules errantes où le sens s’accorde en se disséminant ». Dressant un parallèle plutôt judicieux (mais contesté) entre apport intellectuel de la Révolution française et création de l’autre côté du Rhin, le parti pris du livre convainc en ce qu’il montre l’essence du mouvement romantique, notamment à travers la place qu’il accorde à l’homme, à sa liberté et à sa place dans la Nature. Evitant les anecdotes racoleuses à la Frédéric Lodéon, Bailly se contente d’introduire brièvement chaque auteur (dans le sens très large du terme -on retrouve même un discours sur l’art du peintre Friedrich), dans une perspective qui le situe au sein de la galaxie romantique. Toutefois, le spécialiste ne sacrifie pas à la retranscription purement chronologique, des précurseurs (Karl Philipp Moritz, Hölderlin) aux héritiers directs (Eichendorff, Grabbe), des têtes fameuses (Novalis, le dramaturge von Kleist, Hoffman) aux noms moins officiels (le peintre Runge). Un travail majeur, sur lequel on n’émettra que deux réserves : on aurait aimé que Bailly s’intéresse un peu plus aux autres terres, et qu’il s’interroge davantage sur l’apport (paradoxal) de Goethe. Au-delà de son caractère « scolaire », le livre vaut cependant bien mieux qu’un simple document ; le choix des textes et les coupes restituant presque sensoriellement le mouvement et l’esprit romantiques. Et c’est très beau, à l’image de cette phrase signée du plus romantique des romantiques, l’emblématique Novalis (in Hymnes à la nuit) : « Est-il quelque être vivant, de sens doué, qui ne chérisse avant toutes les apparitions magiques de l’espace autour de lui largement éployées, la toute réjouissante lumière, avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, et sa douce omniprésence, le jour donneur d’éveil ? Elle est comme l’âme très profonde de la vie, que respire le monde immense des constellations infatigables. »