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Un oncle lettré dans un dîner de famille, un ami philosophe au teint maladif, un libraire de bon conseil dans un coin sombre du magasin ou une chronique dans un journal culturel : vous avez déjà entendu ou entendrez forcément parler un jour ou l’autre de Jean-Baptiste Botul (1896-1947), le secret le mieux gardé de la philosophie française du siècle dernier. Comme d’autres, vous passerez alors de l’autre côté du miroir : les lecteurs de Botul forment une sorte de société d’initiés au sein de laquelle son nom est un sésame, avec ses institutions (la « Société des Amis de Jean-Baptiste Botul »), ses publications (les Cahiers de l’enclume, deux volumes disponibles), ses grands satrapes (au premier rang desquels Frédéric Pagès, exécuteur testamentaire du philosophe et éditeur de ses œuvres), ses coutumes, ses mots de passe, ses conventions et, même, son prix littéraire (le premier a été décerné voici quelques semaines, sur la base d’un règlement simple : « La condition suffisante mais nécessaire pour être Lauréat du prix Botul est d’appartenir au jury du Prix Botul »). Inutile de chercher à démêler le vrai du faux, la réalité (s’il y en a une) de la mystification : l’essentiel est ailleurs. Penseur autodidacte et oral (il n’a laissé aucune trace écrite de son œuvre), compagnon de tranchée du philosophe Alain, militant pacifiste, amant plus ou moins avéré de la toute jeune Simone de Beauvoir, globe-trotter infatigable, Botul a eu une vie suffisamment folle pour qu’on refuse de ne pas y croire. Et encore ne sait-on pas tout : de nombreux pans de son itinéraire restent enveloppés de mystère, si bien que beaucoup reste à découvrir. C’est à cette tâche que s’emploie depuis plusieurs années l’éditeur de ce texte inédit, Frédéric Pagès : avec Nietzsche et le démon de midi, c’est au philosophe de la maturité que l’on a affaire, et c’est un jalon décisif dans la connaissance de son œuvre que l’on peut (enfin) lire.

La nature même du texte ne manque pas d’originalité : surnommé « apologie de Botul » (sur le modèle de « L’Apologie de Socrate » de Platon) par les connaisseurs, il consiste en une plaidoirie prononcée en défense devant le tribunal professionnel des taxis parisiens, en 1937. Ce sont pour Botul des années difficiles ; sans le sou, légèrement déprimé, il est hébergé par la comtesse Emilienne de Queylard à Saint-Cloud et récolte quelques francs en échange de leçons particulières de philosophie. Ne supportant plus de vivre au crochet de sa protectrice, il se lance dans la carrière de chauffeur puis devient taxi, à Paris (il avait déjà exercé cette profession à Buenos Aires une vingtaine d’années plus tôt, inaugurant une forme de psychanalyse révolutionnaire intitulée « taxithérapie »). C’est ainsi qu’il charge à Neuilly une jeune cliente de 18 ans, Héloïse Poisson ; elle n’aura qu’un mot (deux, en fait) : « Cours Désir ». Aussitôt dit, aussitôt fait ; la course durera toute la nuit, et la jeune fille ne rentrera chez elle qu’au petit matin. Accusé de détournement de mineure, Botul évite les poursuites pénales grâce à l’entregent de la comtesse mais ne coupe pas au procès devant les instances professionnelles (il avait oublié de mettre la capote sur le compteur). C’est son discours que l’on découvre aujourd’hui ; refusant de recourir aux services d’un avocat, Botul plaide le non-lieu mais a l’honnêteté de reconnaître que, s’il n’a pas touché un cheveu de la jeune fille (il l’a rendue à ses parents « dans l’état où il l’a trouvée », dit-il), il a bien été saisi en sa présence par le « démon de midi », pulsion dont Nietzsche avait lui aussi été victime en son temps. L’essentiel de la plaidoirie tient dans ce parallèle : au gré d’une tactique de défense audacieuse, Botul évoque longuement l’existence de son illustre prédécesseur et commente avec minutie les aléas de sa relation avec Lou Von Salomé (avec qui il avait lui-même entretenu une correspondance amoureuse quelques années plus tôt). La cour l’écoute avec intérêt puis sombre dans le sommeil, seul le Président Bertin s’acharnant à discuter avec passion les arguments de l’accusé. De ceux-ci, on ne dira rien sinon qu’ils ne manquent ni de sel, ni de profondeur. La première phrase tient lieu de programme et mérite sa place dans tous les dictionnaires des citations du monde : « Si Aristote avait connu les taxis, il aurait philosophé non pas en marchant, mais en roulant ».