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A la base, il y a ce que Le Monde appelle en mars 2010 un « fait divers sordide hors norme, où l’horreur le dispute au grotesque » : en Slovénie, un médecin transsexuel est dévoré par ses trois chiens au cours de jeux sexuels. L’article n’en dit guère plus et l’abîme entre cette mise en scène effarante et la pénurie d’informations ne peut que mettre en branle l’imagination. Frédéric Jaccaud, dernier poulain de la Série Noire et auteur en 2013 d’un imposant La Nuit insuffisamment remarqué, qui témoignait de son goût pour l’exposition crue de la déchéance humaine, fait l’expérience de cette béance et imagine un pauvre flic, Anton, qui prend sur lui l’exigence de la donation de sens : un type lambda qui entreprend l’exégèse d’un fait a priori imperméable à l’explication, analyse de vidéos à l’appui. Il en retrace la genèse imaginaire, écrivant la vie des protagonistes et l’enchaînement supposé d’évènements qui a rendu inévitable la scène finale. Ce faisant, l’auteur s’interroge sur les mécanismes du fait divers, sur son rôle dans la sphère informationnelle : son traitement témoigne toujours d’une « hésitation entre l’information et l’entertainment », car « le fait divers n’est issu de rien. Il éclabousse, enfle, salit, scandalise, puis laisse place à un autre événement (…) Il déverse, divertit, met en branle l’imagination mauvaise de chacun. Sa nécessité ne fait pourtant aucun doute, parce qu’il agite les sentiments de pitié et de mépris sans aucune implication morale ; on ne ressent aucun remords en s’y projetant ». Délectation sans conséquence d’une part de nous-mêmes habituellement refoulée, le fait divers est toutefois avantageusement réduit à la pure perversité, à la méchanceté irréductible. Mais gagne-t-on quelque chose à le comprendre ? A en déterminer l’origine et à l’inscrire dans un ensemble plus vaste, qui lui confère comme un aspect logique ? Anton le petit flic veut comprendre, mais il se perd. Il raconte la vie du médecin décédé, sans plus d’éléments biographiques que ce qu’en donne la presse. Bref, il joue l’écrivain. En sort « une invention, une sorte de récit, sordide et intenable, basé sur aucun fait, une caricature de littérature. (…) Tout ceci est ridicule, ce n’est pas une vie, mais une accumulation de sordide, de noirceur et d’obscénité, un ramassis de clichés rances ». Et la tentative d’explicitation d’Anton donnera lieu à un second « fait divers sordide », comme un écho ou une note de bas de page du premier. Hécate est un roman ahurissant de noirceur sur les impasses et les dérives de l’interprétation (pourtant indispensable, inévitable, vitale). Comme si le mal venait de la donation de sens, et que raconter, c’était rendre possible le mal. Hécate fait de la lecture de polar, voyeuriste par essence, un péché. Vu le plaisir qu’on y a pris, cela ne faisait aucun doute.

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