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sur 5

Mort à l’âge de 64 ans en 1927, à Leningrad, Fiodor Sologoub (de son vrai nom Teternikov) fut de ces auteurs admirés dans un Empire russe déclinant dont il reflétait subtilement les déchirures puis soigneusement bannis par l’arbitraire idéologique des juges de la conformité soviétique, lesquels trouvèrent chez lui trop de penchants décadents pour l’accepter dans le cercle stalinien des écrivains recommandables. Né à Saint-Petersbourg en 1863, Sologoub connut une enfance difficile (son père meurt lorsqu’il a 4 ans, sa mère travaille comme bonne à tout faire pour nourrir ses enfants) et parfois violente. Devenu enseignant, il publie ses premiers poèmes à l’âge de 21 ans et se voit associé par la critique au courant du symbolisme ; c’est avec Le Démon mesquin, en 1905, qu’il connaît son plus grand succès. 1905 : l’année de la première révolution, bien sûr, et la charnière des treize nouvelles (il en écrivit près d’une centaine au total) réunies dans ce recueil, écrites entre 1894 (Nicolas II montait sur le trône) et 1911. Où l’on découvre l’étonnant univers d’un homme que l’on imagine volontiers assailli d’angoisses de toutes natures et quelque peu mystique : sa Russie est cruelle, ses héros dominés par les autres ou par leurs propres tares, sa fascination pour la mort sensible à chaque page.

Enfants solitaires et décalés en proie à des chimères dont ils ne parviennent pas à saisir l’essence surréelle et auxquelles ils s’abandonnent ; adultes plus enfantins encore que les premiers, livrés au grotesque de situations fantastiques qui tendent volontiers vers l’absurde ; impuissants, maladifs, parfois sots, toujours pathétiques, les personnages de Sologoub sont dévorés par d’inquiétants démons intimes dont la danse macabre dessine un tableau sans lumière de la Russie pré-révolutionnaire. Le ton est pourtant tendre et la plume sobre ; l’atmosphère n’en est pas moins décidément oppressante, presque horrifique par moments. Quelques paragraphes tranchent fortement sur la noirceur ambiante, mais l’impression reste celle d’un cauchemar doucereux et vicieux plus que d’un rêve. La bourgeoisie s’interroge sur son avenir, le mal guette derrière chaque mur. Chez Sologoub, l’insignifiance et le néant font peur autant qu’ils font rire. 1917 balayera l’ère qu’il décrit et mènera la Russie vers des extrêmes qu’il n’imaginait certainement pas lorsqu’au début de La Fiancée en deuil (1908), l’une des meilleures nouvelles du recueil, il se demandait : « Quelle époque fut plus propice aux bizarreries que la nôtre ? Jours cruels et chagrins, où la variété des possibles semble inépuisable ».