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4
sur 5

Sur le patchwork d’images illustrant la pochette de Change, les fantômes de delta blues singers veillent, guitare à la main. Les ombres de Charley Patton, de Robert Johnson se noient dans une foule de jeunes Noirs battant le pavé d’une rue jonchée de papiers. Eclaboussées par des taches rouges, ces photos suggèrent un climat d’émeute urbaine contre une Amérique blanche et raciste. Elles offrent également la matrice culturelle et musicale de Jackie-O Motherfucker : l’Americana dans son authentique brutalité, celle des murder ballads appalachiennes. L’Amérique de Jackie-O n’est ni celle de l’intégrationnisme d’Armstrong, ni celle de l’ambivalent garveyisme d’Ellington. C’est celle du Black Power, celle du free jazz de Cecil Taylor, d’Albert Ayler. C’est encore celle de l’underground punk des Godz, de la No Wave new-yorkaise de DNA. Une Amérique bigarrée au banc de l’histoire officielle.

De cette généalogie, le huitième album du collectif emmené par Tom Greenwood en conserve de nombreuses traces. Paru sur la structure parisienne Textile (déjà responsable du split vinyle entre Jackie-O et leurs comparses anglais, les champions du drone psychédélique Vibracathedral Orchestra), Change restitue ainsi improvisation post punk sur fond de guitares désaccordées (Breakdown), folk sépulcral (Everyday), funk 60’s a capella (7), rock musclé (Bus stop). Certains morceaux bâtis sur une architecture plus fracturée vont jusqu’à faire se rencontrer différentes sources musicales en les juxtaposant : démarrant comme un raga sans guitare à la Daniel Carter Ensemble, 777 (Tombstone massive) prend ensuite des airs de Sonic Youth augmenté de cuivres et de grelots, avant de s’illuminer sous de paisibles envolées de sax en des instants étonnamment proches de la relecture de Peace on Earth par Alice Coltrane.

Mais Jackie-O n’est jamais meilleur que lorsqu’il met à nu ses mécanismes compositionnels et se livre à des « constructions improvisées », comme sur deux morceaux assez proches du précédent album Liberation (Road Cone) : Sun Ray Harvester et Feast of the Mau Mau. Le premier, à la fois sombre et atmosphérique, donne ainsi progressivement forme et but à une errance sonore (cordes de violon frottées, manipulations de platine, vibraphone lointain, cuivres furtifs…) en imprimant une cadence hypnotique à des violons et des guitares lancinants. Le second, tel un rituel chamaniste, crée une transe psychédélique à partir d’accessoires aux fonctions ésotériques d’abord mis en scène (cordes de guitares caressées, pincées, frappées, percussions erratiques, soupirs de saxophones) puis aspirés par deux souffleurs dans un flux ascendant de matière sonore.

Digne rejeton d’une histoire non-officielle des Etats-Unis, Jackie-O ouvre grandes les portes de cette Amérique invisible et occultée en offrant un Change engageant, que les excellentes compilations U-Sound (le label de Tom Greenwood) compléteront utilement. En présentant la nébuleuse d’activistes et de groupes proches de Jackie-O (Michael Hurley, Matthew Valentine, Sai Flora, Eagle Flood, etc.), elles témoignent à leur façon de la vitalité de cette insaisissable scène underground US qui ne s’est jamais résolue à choisir entre free jazz, platinisme, collages sonores, psych folk et punk rock.