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4
sur 5

« Ecoute-moi fiston : Tu ne vas pas te vider de ton sang ». A la limite de l’inconscience, Ryan repose sur un siège de voiture. Dans une glacière, posée sur le siège entre son père et lui, sa main coupée. Belle ouverture-choc de Dan Chaon, avec cette variation remarquable de brièveté, quelques lignes seulement, avant qu’on passe sans transition au chapitre 2, pour faire connaissance avec Lucy. « Quelques jours après que Lucy eut obtenu son diplôme de fin d’études secondaires, George Orson et elles quittèrent la ville en pleine nuit » ; l’adolescente à peine installée au Motel du Phare, surplombant un lac asséché, évidemment calqué sur l’hitchcockienne maison hantée de Psychose, et voilà le chapitre 3. « Bienvenue à Tsiigehtchic » dit la pancarte à l’entrée de la ville où pénètre Miles, qui traverse le pays direction le grand nord canadien à la recherche d’un frère jumeau évanoui dans la nature.

Sur un schéma classique, trois personnages, trois récits liés, Dan Chaon bâtit un roman alambiqué, agrégat de réflexions diverses autour de la notion d’identité. Quand T.C. Boyle dans Talk talk s’intéressait exclusivement au vol d’identité, lui va plus loin. Le trouble, côté lecteur, naît d’étranges coïncidences, de liens devinés, jamais immédiatement précisés. Mais si Chaon s’égare dans un labyrinthe complexe, au-delà du simple jeu de piste, c’est un questionnement bien plus fondamental qu’il place au coeur du récit, posant la vulnérabilité d’un individu érigé en valeur supérieure. Ryan, Lucy, Miles vont ainsi faire l’expérience de la dissolution de soi.

Ryan fugue après avoir découvert que les gens qui l’ont élevé ne sont pas ses véritables parents. Il rejoint son père, petit escroc, qui pratique le vol d’identité et l’initie à ses combines. Alors qu’il pense avoir tiré un trait sur sa vie d’avant, la lecture d’un bref communiqué lui apprenant sa disparition lui offre la liberté de devenir vraiment qui il veut. Et la question dès lors se pose : qui veut-il être ? Pour Lucy l’orpheline, les choses sont différentes. Poussée par ses rêves de richesse, de voyages, elle part un jour avec son prof d’histoire, sans prévenir. C’est seulement quand celui qu’elle connaît sous le nom de George Orson lui demande d’abandonner son ancien soi qu’elle réalise l’ambigüité de sa situation. Elle s’interroge alors : « Qu’allait-il arriver à Lucy Lattimore ? Si elle disparaissait des archives publiques, si elle n’occupait jamais un emploi, ne se présentait jamais à l’examen du permis de conduire, ne payait jamais d’impôts, ne se mariait jamais et n’avait pas d’enfants, si elle ne mourrait jamais, existerait-elle encore dans deux cents ans, flottant librement, dans quelque banque de données ? A un certain moment, déciderait-on de l’effacer de la liste ? ».

Plus complexe, le portrait de Miles, à la recherche depuis des années de son « jumeau diabolique », Hayden, pose des questions similaires. Ayant renoncé à vivre pour lui-même, lancé dans sa traque, Miles s’est fondu dans une quête qui l’a conduit à sa propre dissolution. Son ultime voyage, dans ce bout du monde du grand Nord où il pense forcer son frère dans ses retranchements, ne peut lui apporter de réponse, et de soulagement, que s’il le souhaite et l’accepte. Une manière de l’obliger à faire le choix de se reconnaître.

A travers les voyages de Ryan, Lucy et Miles, il y a l’idée, très américaine, de la possibilité d’une réinvention de soi. Le départ en lui-même conduit à la renaissance ; les avatars sont à portée de main. Un très bref chapitre, en apparence déconnecté du récit, pose la problématique du roman : « Un intrus s’introduit dans votre ordinateur et commence à glaner dans le plancton les minuscules diatomées qui composent votre identité. Votre nom, votre adresse, etc. ; les sites que vous visitez en navigant sur internet, vos identifiants et mots de passe, votre date de naissance, le nom de jeune fille de votre mère, votre couleur préférée, les blogs et les sites d’information que vous consultez régulièrement, les articles que vous achetez, les numéros des cartes de crédit que vous entrez dans les bases de données…Tout cela n’est pas forcément vous, bien évidemment. Vous restez un être humain, un individu avec une âme et une histoire. Mais imaginez-vous en morceaux. Les intrus s’activent pour s’emparer de petits morceaux de vous, des petits détails croustillants vous concernant auxquels vous ne pensez guère. » A partir de là, multiplier les faux devient chose aisée. La fraude s’épanouit.

Dan Chaon prend son temps pour organiser le récit, agençant son puzzle, ces trois portraits orientés au fil d’une chronologie éclatée, de paysages porteurs d’anonymat : villes désertes, no man’s land, terres de poussière ; ou, touche d’exotisme, hôtel de luxe ivoirien, moiteur équatorienne, étendues gelées du Canada. Jusqu’au bout, les apparences demeurent trompeuses. En exergue pourtant, Anna Akhmatova prévient : « J’étais à mes yeux quelque chose comme un songe, Un délire ou un reflet dans un miroir étranger, Sans nom, ni raison, ni chair. Déjà je connaissais la liste des crimes Que je devais commettre ».