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2
sur 5

Publié en 1960 entre Beds in the East et The Right to answer, Le Docteur est malade est antérieur de deux ans à la mondialement célèbre Orange mécanique et de trois aux non moins fameux Enderby (premier tome d’une succulente saga qui en comptera trois) et Du miel pour les ours. Jamais traduit en français jusqu’à maintenant, il occupe pourtant une place assez particulière dans cette première période de l’œuvre de Burgess dans la mesure où, chargé comme toujours d’une forte portée autobiographique, il ne raconte en définitive rien d’autre que l’histoire romancée de son arrivée à la littérature. Ce n’est en effet qu’à près de quarante ans que, convaincu par des médecins pessimistes qu’une vilaine tumeur au cerveau le tuerait dans l’année, il abandonne l’enseignement dans les colonies et décide de consacrer ses derniers mois à l’écriture. Pour finalement constater, une fois son troisième roman achevé, qu’il en faudrait peut-être plus qu’un cancer ridicule pour le mettre à terre : la trilogie balinaise lancera, sous l’influence marquée d’un Evelyn Waugh, l’une des plus fécondes carrières (plusieurs dizaines de romans, des biographies littéraires, des essais et quelques sagas mégalomaniaques) des lettres britanniques. Entièrement décalqué sur l’auteur, le narrateur de ce roman burlesque et coloré, titulaire d’un doctorat en linguistique dont il tire une inépuisable fierté, enseigne lui aussi la phonétique dans les colonies (ici, la Birmanie) et, rapatrié dans une clinique londonienne pour quelques examens médicaux, se voit annoncer qu’une tumeur lui ronge l’encéphale. Enfermé en pyjama dans sa chambre d’hôpital aux côtés d’un mariolle croulant sous les visites, il soupçonne son épouse de tuer le temps en s’envoyant en l’air aux quatre coins de la capitale ; et de prendre la poudre d’escampette pour l’y retrouver, un bonnet sur son crâne rasé (précautions pré-opératoires obligent), pas un penny vaillant en poche et quelques considérations linguistiques pour toute connaissance du milieu de la nuit.

Qui apprécie Burgess pour le tourbillon d’incidents loufoques et de situations absurdes dans lequel sont le plus souvent précipités les personnages de ses romans sera servi : sa course effrénée à travers la nuit londonienne amènera notre cancéreux philologue à des rencontres et tribulations toutes plus invraisemblables les unes que les autres, entre deux jumeaux propriétaires d’un tripot clandestin, une bande de contrebandiers d’articles d’horlogerie, quelques peintres pitoyables, un concours de crânes chauves, une émission de télé racoleuse et un certain Thanatos, négociant en vin (cordial salut, peut-être, au génial Bon vin de monsieur Weston de Theodore Powys). Comme souvent chez Burgess, le minimalisme de l’intrigue (pur prétexte à un enchaînement de situations délirantes) et la cohérence limite du roman sont balancés par l’outrance burlesque et la richesse d’une langue inventive bourrée de jeux de mots (ni lui ni son narrateur ne sont passionnés de linguistique par hasard). Le caractère rigoureusement intraduisible de la plupart de ses tours de malice et manipulations lexicales freine toutefois considérablement le plaisir de lecture, jusqu’à la rendre assez pénible par moments. Reste une comédie survoltée parfois entraînante et, surtout, une peinture haute en couleurs du Londres sixties.