Acte manqué. Nous avions l’occasion d’essayer en avant première la dernière création de Kenji Eno (lire notre interview) à la présentation du line up Wiiware automne-hiver, il y a quelques semaines. Nous ne l’avons pas fait. Dans le contexte quasi forain de ce genre de présentations bruyantes où les bornes de démos font se chevaucher, à quelques mètres les unes des autres, les bande sonores tonitruantes et les réactions de surprises des premiers joueurs, difficile de ne pas se sentir intimidé par You, me, and the cubes. Au-delà de son casualisme de façade, le jeu a l’air compliqué… ses mécanismes arbitraires, ses aboutissants obscurs. A la simplicité géométrique du cube au centre de son expérience de jeu, le Wiiware du créateur de D et de Enemy zero nous a plongé dans une perplexité comparable à la découverte d’un circle crop.

Une impression qui ne se dément qu’à moitié pendant son tutorial, étrangement long pour une proposition de jeu aussi simple. Il s’agît de produire en secouant la Wiimote un couple de petit être humains, des zigolos, que l’on envoie en pointant l’écran et en produisant un mouvement de lancer, sur un ensemble de cubes perdus au milieu d’une immensité sombre. Comme en suspension dans l’espace, les cubes ont une inertie de rotation réaliste. En clair, envoyer un zigolo (traduction malhabile du terme original, fallos, « ceux qui tombent ») trop près du bord d’un cube et sa surface s’incline… au risque de faire glisser dans le vide tous les petits êtres debout sur sa surface. Le but de chaque niveau étant de placer un nombre croissant de zigolos sur la structure sans les faire tomber, la stratégie exige de placer ses « couples » symétriquement et de manière à ce que l’enchevêtrement de cube s’incline au minimum sur son axe.

On pourrait s’en tenir là et juger l’ensemble comme une proposition de jeu minimaliste, agréable et limitée mais finement exécutée. Seulement voilà : cette description clinique ne rend nullement justice aux forces évocatrices à l’oeuvre dans You, me, and the cubes, à ses indices sémantiques dispersés à libre disposition des amateurs de la double lecture. Pourquoi le lancer parfaitement symétrique d’un couple est-il garant de la stabilité ? Que signifient donc ces cubes particuliers (cube ressort, cube limité, cube rythmique…) qui conditionnent et modifient l’équilibre des zigolos ? Pourquoi certains zigolos se portent secours, tandis que d’autres restent parfaitement indifférents au sort de leurs congénères ? Pourquoi les zigolos fixés sur les cubes finissent-ils par se changer en colombes ? Que deviennent ceux happés par le néant ? Faut-il chercher un rôle métaphysique au cube face au vide ? Au-delà des questions qui appellent (en hurlant) aux interprétations les plus capilo tractées, You, me, and the cubes porte dans son titre même une ambiguïté irritante qu’on aimerait corriger par « Toi, moi et le vide ».

Il est fort possible qu’on abuse nous-même à chercher des fulgurances dans un ensemble de petites idées à la cohérence précaire. Mais peut-être Kenji Eno s’amuse-t-il vraiment à pervertir les codes du jeu casual à la Wiimote ? Peut-être You, me, and the cubes, constitue là son pied de nez au jeu grand public, quelque chose comme « Léa passion existentialiste » ? Hélas, ou tant mieux, attaché au minimalisme de son concept, il ne nous donne en guise de réponses, que de vagues indices. Une « différance » du sens empêchant de discerner sa véritable ambition et qui nous laisse en plan, seulement confronté avec ce qu’il affiche. Un concept original, à l’habillage sobre mais sophistiqué et aux accents inquiétants. Une balançoire d’enfant posée au bord d’un gouffre. Avec tous les efforts de détachement du monde, on n’y contemple, jamais sans un léger malaise, ces petits humains à la recherche d’une assise disparaître dans le néant.

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