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5
sur 5

Viewtiful Joe c’est un peu la fin d’un chemin de croix pour Capcom. L’éditeur n’a jamais cessé, depuis Devil may cry, d’essayer de toucher du doigt ce qui fait l’essence même du jeu d’arcade. Cette absolue pureté, cette simplicité d’accès, un certain degré de perfection dans le fond et dans la forme. Avec ses airs de beat’em-all 2D et sa difficulté cyclopéenne, Viewtiful Joe pourrait pourtant faire figure de petit jeu old-school à destination des hardcore-gamers nostalgiques de l’ère Ghost’n’goblins. Erreur : le jeu de Capcom n’est pas conservateur. C’est un jeu qui assume pleinement sa condition vidéoludique. Avec juste ce qu’il faut de modernité et d’innovations pour ne pas sombrer dans la régression. Ne serait-ce qu’à travers son héros : un nabot « super-deformed » fringué comme un personnage de sentai (Bioman, Spectroman, etc.). Un relicat du passé, un clone hypesque des Megaman et autre Turrican aux postures outrageusement acrobatiques, un soupçon de distanciation et de sex-appeal-tablettes-de-chocolat-apparentes en plus. Absorbé dans un des films de son héros préféré -le Captain Blue, un vieillard pontifiant et ventripotent-, Joe est plongé dans un univers de cinéma-bis pour sauver sa copine -une nympho à lunettes- des griffes du super-vilain de service. Une suite de décors sans véritable unité, mais dont l’aspect trompe-l’oeil et clair-obscur, à mi-chemin entre la 2D et la 3D, est magnifié par un cell-shading de toute beauté. Viewtiful Joe a la classe, branchouille mais pas trop, inventif, ultra-design… On manque de superlatifs.

Mais si Viewtiful Joe peut balayer d’une seule main les critiques sur son soi-disant conservatisme, ce n’est pas uniquement grâce à son esthétique débridée. Le gameplay, à priori classique, profite pleinement de ce rapport contrarié qu’entretiennent cinéma et jeux vidéo. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, le beat’em-all de Capcom ne fait pas dans la boursouflure cinématique. S’il utilise le langage cinématographique, c’est pour l’intégrer directement au gameplay. Ainsi, Joe possède trois pouvoirs, à l’utilisation limitée : un ralenti « bullet-time » qui lui permet d’esquiver plus facilement, un accéléré baptisé « mach speed » au cours duquel il peut se démultiplier et un zoom augmentant considérablement sa force de frappe. En combinant plusieurs de ses pouvoirs, Joe peut se débarrasser plus efficacement de la horde d’androïdes-ninjas déchaînés qui lui tombent sur le poil, mais aussi résoudre certaines énigmes bien tordues. Un principe qui rappelle un peu Blinx, l’infortuné jeu de plates-formes de la Xbox. Sauf qu’ici, les pouvoirs spéciaux ne font pas office de gadgets ou d’arguments de vente. Ils sont intimement liés au gameplay et à l’immense plaisir qu’on prend à jouer à Viewtiful Joe. Impossible de lâcher le pad, même lorsque l’on souffre face à certains adversaires particulièrement récalcitrants… Et on souffre souvent, surtout vers la fin, lorsque les points de sauvegarde se font de plus en plus rares. Viewtiful Joe est une drogue dure, sur toute sa (trop courte) durée. Mais c’est surtout un de nos fantasmes de gamer enfin réalisé : une synthèse de tout ce qu’on apprécie dans les jeux vidéo, le cinéma et la japanim’. Une véritable bombe « pop » vidéoludique.