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4
sur 5

A la consultation d’Illuminations, de Tom Drahos, d’après l’œuvre d’Arthur Rimbaud, un constat s’impose : voici une œuvre déroutante et fascinante, inédite dans l’univers de l’édition multimédia. En effet, nous sommes loin, ici, de ce que nous donnent habituellement à voir les CD-Rom dits « commerciaux ». Dans ce titre, pas de menus clairs pour accéder aux chapitres, pas de fonction de recherche, pas de rappels des titres ou sous-titres dans un bandeau en bord d’écran. Illuminations n’est pas conçu pour qu’on s’y retrouve, mais pour qu’on s’y perde. Ce n’est pas un titre qui s’adapte au lecteur-spectateur, c’est ce dernier qui doit faire l’effort d’aller vers lui. Bien des postulats du multimédia classique sont ici pris à contre-pied. Mais que trouve-t-on en se plongeant dans ce titre ? L’œuvre de Rimbaud tout d’abord. Le texte des Illuminations a été découpé en 107 passages. Ils peuvent être lus linéairement dans le respect de l’ordre publié, ou bien abordés de manière plus aléatoire, au gré des découpages, collages, bricolages orchestrés par Tom Drahos. Au fil de ces déambulations interactives, le lecteur-spectateur tantôt lit le texte, tantôt l’écoute. Mais comme en écho au texte de Rimbaud, une autre œuvre surgit : celle de Tom Drahos. Ce dernier n’illustre pas le texte rimbaldien, il le reprend à son compte et l’amalgame à ses propres visions d’artiste. Photographe et vidéaste depuis ses débuts, Tom Drahos a en effet accumulé des milliers de clichés et de films, qu’il exploite depuis quelques années à travers ses CD-Rom, toujours inspirés d’œuvres littéraires (Baudelaire, Proust, Chateaubriand, etc.). Ces rapprochements textes-images jouent sur différents registres, notamment le cocasse (on y voit des figurines plastiques photographiées sur des pâtisseries) ou l’absurde (il affuble d’un chapeau pointu rouge certains personnages de photos). Tom Drahos utilise aussi de vieux documents qu’il scanne dans des albums. Ainsi nous emmène-t-il sur les traces d’une exposition universelle à Paris, ou bien en Asie (Inde, Indochine), ou bien encore parmi les soldats de 14-18. Finalement, à sa manière, il parvient lui aussi à mettre en œuvre le fameux « dérèglement de tous les sens », prôné par Rimbaud. En consultant ces « illuminations numériques », « l’œil écoute » (Claudel), l’oreille lit, la bouche regarde. Ils sont plongés dans un univers toujours mouvant, fait d’une multitudes d’images, de sons, d’animations, qui s’entrechoquent et composent un véritable dédale de perceptions. Un tel travail de décomposition ne peut se faire qu’au terme d’un énorme travail de composition. La démarche de Tom Drahos force le respect : seul, à raison de « 10 ou 15 heures de travail par jour », il bâtit une œuvre tout à fait personnelle qui ne se plie en rien aux critères du marketing. Ses réalisations ne sont pas faites pour plaire, elles sont faites pour être, pour interroger (les œuvres de la littérature), pour sonder (les êtres humains), pour expérimenter (le potentiel poétique de la technologie multimédia). Souhaitons à cette dernière de rencontrer beaucoup d’artistes, tel Tom Drahos.