La DS est en passe de devenir le musée du RPG japonais. Après Dragon quest IV ou Shiren, en attendant Disgaea et Chrono trigger, la portable de Nintendo accueille le tout premier jeu de rôle tactique nippon : Shadow dragon est une adaptation du Fire emblem développé sur NES en 1990, et jamais sorti de l’archipel. L’exercice auquel s’adonne Intelligent Systems est périlleux. En dix-huit ans d’existence, la série et le genre ont évolué, et un simple ravalement de façade ne suffit pas, comme le montre l’échec relatif du récemment lifté Final fantasy III. Aussi les développeurs ont-ils fait le choix de greffer sur l’original le système de combat des derniers épisodes, créant un étrange animal. Seuls demeurent du titre séminal un scénario oubliable, et la disposition des champs de bataille. On pourrait craindre le rafistolage. En un sens, Shadow dragon n’a pas la cohérence du premier épisode sorti en Occident sous le titre Fire emblem (GBA, 2004), septième volet de la série, sans conteste un des tous meilleurs jeux de la GBA. On déplore notamment le recours à des animations en 3D – comme dans Fire emblem : Path of radiance sur GameCube – loin des sprites méticuleusement animés des épisodes précédents. Au premier abord, l’admirateur de la série trouvera peut-être le terrain trop balisé : découvrant en retard le titre fondateur, il lui reprochera paraadoxalement un certain manque d’originalité.

Comme d’habitude, un groupe de héros lutte contre des armées innombrables pour sauver le monde. Chaque champ de bataille constitue une sorte d’énigme, qui nécessite pour être résolue une démarche extrêmement méthodique. Progresser prudemment, éliminer successivement les vagues d’ennemis sans laisser la moindre ouverture. Car la plus insigne erreur est fatale, au sens propre. En effet, le trait caractéristique de la série est qu’un personnage tombé au combat meurt définitivement. Source de frustration quand on n’y est pas accoutumé, ce mécanisme est essentiel pour créer la tension, et pour inciter à élever son niveau de jeu. Il faut ainsi apprendre à déplacer ses troupes en formation, les chevaliers couvrant les mages, mais aussi savoir prendre des risques : il est parfois nécessaire d’envoyer un costaud au casse-pipe en priant pour qu’il survive, d’exposer un personnage plus faible pour qu’il gagne de l’expérience, de se découvrir pour supprimer le feu d’une baliste qui dévaste les arrière-lignes… A force de flirter avec la mort, celle-ci finit par frapper. Plusieurs options s’ouvrent alors au joueur. Il peut choisir de recommencer la bataille pour obtenir une victoire parfaite, sans la moindre perte, et en profiter pour rafler tous les trésors. La version DS propose d’ailleurs un astucieux système de sauvegarde en cours de bataille qui évite de reprendre à zéro. Plus courageux, le joueur peut décider de faire son deuil et de poursuivre l’aventure, remplaçant les pertes grâce au flot de nouveaux personnages que le jeu met sur son chemin. Les vétérans se trouvent en terrain connu : rien ne manque à ce qui fait le charme de Fire emblem, mais rien ne vient non plus bouleverser son classicisme.

De même que son pendant Advance wars, Fire emblem est une série conservatrice, qui progresse par petites touches. Et il faut bien avouer qu’Intelligent Systems peine à se renouveler. Peut-être parce que les tentatives récentes en ce sens n’ont pas reçu un écho fort favorable : Fire emblem : Path of radiance sur GameCube et sa suite Radiant dawn sur Wii faisaient parfois dans l’inutilement complexe et perdaient un peu de leur charme. Advance wars : Dark conflict, quant à lui, s’égarait avec des graphismes et un contexte qui se disaient plus matures, abandonnant le ton jovial auquel on s’était habitués. Peut-être parce que les épisodes GBA de ces deux séries semblent avoir atteint une telle maîtrise, qu’il est difficile de faire mieux. S’il faut considérer que ce remake n’innove en rien, n’oublions pas qu’on peut difficilement avoir trop de Fire emblem ; même blasé, on finit par se faire avoir. D’abord parce que les cartes, malgré leur âge, sont diaboliquement conçues, proposant des situations variées et des surprises qui nécessitent toute l’attention du joueur. Ensuite parce que la magie du système de progression opère une fois de plus. On s’attache rapidement aux unités qu’on a pris le temps de développer. Comment résister au charme de la candide monteuse de Pégase transformée en machine à tuer à force d’entraînement ? Comment ne pas trembler pour le magicien qui, entouré par cinq ennemis patibulaires, parvient à danser entre leur lames pour répliquer en multipliant les critiques rageurs ? On aurait presque envie de serrer dans ses bras le guerrier musculeux qui protège à lui seul tout un flanc de l’armée, décimant à grands coups de hache les adversaires qui auraient l’intrépidité de l’entreprendre. En compagnie de ces héros de pixels, on palpite, attendant angoissé le résultat d’un combat hasardeux : et voilà comment le gameplay figé donne vie à l’aventure, nous entraîne, haletants, des heures durant, peaufinant l’attaque d’un fort, alternant retraites et contre-attaques pour briser une charge de cavalerie imprévue.

Fire emblem, dans cet épisode comme à chaque fois, exprime l’essence du jeu de rôle tactique. Malgré la vue panoptique du général qui domine le champ de bataille, l’identification aux troupes met de l’humain dans la balance, ce qui permet à la série d’Intelligent Systems de projeter le joueur dans une guerre émotionnelle. Les nombres deviennent alors prétexte à se raconter une histoire épique au souffle inimitable.

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