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4
sur 5

2004, l’épiphanie, la vague Baten kaitos. Des signatures fortes (Sakuraba, une pincée de team Chrono cross), une plate-forme à conquérir, des choix esthétiques audacieux et surtout, surtout, cette impression de timidité, de politesse presque, à milles lieux des épanchements excessifs qui ont si souvent pollués la dernière génération de RPG. Le grand écart est audacieux, limite casse-gueule : concilier postmodernité et traditionalisme discret. L’introduction est superbe, l’ouverture inoffensive : un héros renfrogné et une magicienne chétive cherchent à prévenir la résurrection d’un dieu maléfique. On friserait le cliché sans la présence à leur côté d’un mystérieux ange gardien, autrement dit le joueur : Baten nous raconte, joueur, autant qu’il nous accouche, sans jamais s’embarrasser de grandes démonstrations. Au coeur de l’aventure, à chaque grande décision, il nous interpelle directement, cherche notre adhésion, nous félicite ou nous rabroue et bouscule finalement nos convictions. A la question « à quoi ça sert, un joueur de RPG ? », Baten répond sans ménagement : à pas grand-chose de plus que ses personnages. Ni dieu ni maître, simple instrument du destin.

Au point qu’on nous refusera ici les joies de l’exploration. Un dirigisme âpre, un rythme lent : Baten n’est pas de ces RPGs dont on tombe raide amoureux. Il n’abattra ses atouts qu’après une quinzaine d’heures et son premier CD sera chiche en émotions fortes. Un aspect qu’on imagine volontiers revendiqué par Monolith, qui réduit ici les effets au strict minimum. Sa mise en scène inexistante et son refus de la cinématique en images de synthèse (à l’exception de l’intro) donnent au titre ce petit côté suranné, un tantinet « RPG La Pléïade« . Mais alors, avec son air godiche de classique bien assis, que reste-t-il à Baten pour convaincre le joueur ? En premier lieu, un choc esthétique rare. Chaque environnement est un vibrant appel à la contemplation. Démiurges d’un univers aérien où flottent des îles-continents, les graphistes rivalisent d’excellence et chaque débarquement au port d’une nouvelle nation est toujours un grand moment d’émerveillement. On y traverse d’opulentes cités au luxe saturé, des contrées vaporeuses aux teintes pastels. On y voyage, tout simplement.

Passé l’enrobage séduisant, le coeur du jeu est moins sexy, au moins sur le papier. Les combats se règlent en effet à coup de cartes à jouer (les « magnus ») : ça pourrait paraître forcé, un peu artificiel, mais Monolith parvient à construire une mythologie crédible autour de ses cartes et l’intègre minutieusement au monde de Baten. Le système est immédiat et facile d’accès sans pour autant manquer de subtilités, du casse-tête que représente la création d’un sabot efficace au réjouissant système d’évolution. Exemple : une carte symbolisant un fruit trop mûr subit les assauts du temps jusqu’à la putréfaction, son effet variant en fonction du stade de développement. C’est un plaisir un peu gentillet et un peu gratuit, sur lequel le joueur n’a aucune emprise, mais la curiosité aidant on est toujours ravi de découvrir les évolutions d’un item oublié, qui traînait dans l’inventaire depuis quelques heures. Baten propose également une profusion de combo de cartes qui permettent de bricoler de nouveaux éléments une fois au combat : sur le papier, l’idée d’une magicienne en train de préparer son riz au curry en plein combat peut prêter à sourire. En temps de jeu, on s’en accommode pour une raison bien simple : cet aspect créatif est un antidote efficace au principal problème du RPG, ses combats contre les ennemis mineurs. Ailleurs, ils ont tout d’une corvée que l’on s’empresse de zapper à grand coups d’attaques de zone. Ici, on les verrait plutôt comme une petite cuisine où l’un des héros bastonne tranquillement tandis que ses compagnons font leur tambouille et rivalisent d’expérimentations improbables. Et ça fonctionne parfaitement.

Baten kaitos cache bien son jeu : c’est la laideronne maladroite du college-movie qui s’éveille à la sensualité aux trois-quarts du film en tombant les lunettes. C’est aussi un titre qui cultive les paradoxes, où on alternera combats amuse-gueule et boss épuisants, où le scénario le plus banal dissimule un Shyamalan twist grandiose. Alors ne vous arrêtez pas à une première impression : insistez. Comme les cartes mutantes et évolutives qu’il vous distribue, Baten kaitos s’apprécie avec le temps.