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Avec Les Terres froides, Yves Bichet signe son troisième roman, sans doute le plus personnel, récit d’une adolescence heurtée, d’une amitié brisée et d’une initiation à l’amour marquée d’un coup de foudre pas tout à fait comme les autres. Un architecte des mots qui s’interroge constamment sur la validité de son travail d’écrivain…

Chronic’art : L’architecture de votre roman est assez inattendue. Il y a des poèmes qui viennent s’insérer dans le récit. De même, certains chapitres ressembleraient presque à des nouvelles. Pourquoi n’avez-vous pas respecté la forme traditionnelle et linéaire du roman ?

Yves Bichet : Il y a plusieurs niveaux -je n’aime pas les conventions de toute de manière. Je n’aime pas me plier à des règles convenues. Cela ne m’amuse pas.

Ce livre parle de l’enfance, de l’adolescence, et aussi de la fiction. Ce sont deux choses très liées. Cette période de la vie est très ouverte. L’enfant passe d’une chose complètement ludique, qui consiste à jouer des personnages « pour de faux ou pour de vrai » et dans le même temps, il va avoir une réflexion philosophique très distanciée. L’enfance n’est pas figée. J’avais envie de coller au plus juste de ce qui nous paraît être une sorte de vacance, une disposition, une ouverture qui correspond à une vague inquiétude et qui naît au beau milieu du jeu.

Vous voulez dire que vous avez construit votre livre à l’image d’une certaine logique enfantine ?

Il y a une sorte de fond archaïque dans cette construction. Lorsqu’on voyage, où que l’on soit, on se rend compte que les enfants sont toujours dans la connivence. Jusqu’à un certain moment de leur évolution, jusqu’à la sauvagerie du corps. Avant cela, il y a quelque chose de très archaïque dans leur jeu. Ce point commun entre les enfants fait réfléchir sur l’état enfantin. C’est une question qui m’intéresse beaucoup. Il y a deux ans, on m’avait demandé de diriger une collection pour enfants. La maison d’édition voulait faire des livres de philo pour les petits. Ce projet m’avait beaucoup intrigué. Malheureusement, ça ne s’est pas fait… Mais quand on se met à réfléchir sur le fait que la philosophie appartient autant aux petits enfants qu’aux adultes, on se pose des questions sur le maniement de la langue.
Quel pouvoir donnez-vous aux mots, justement ?

« Tous les matins du monde sont sans retour » est une phrase qui revient dans mon roman à de nombreuses reprises. Un enfant qui entend cette phrase, tous les matins, s’il en cherche le sens, a de quoi être déstabilisé. C’est une phrase dont le sens m’a arrêté. Je me suis concentré sur sa puissance insensée. Elle n’est pas complaisante du tout. Les mots sont justes, ils sont placés là où il faut. Il n’y a pas de fioritures… On peut la considérer comme lumineuse, ou au contraire comme très sombre. Comme un recommencement ou quelque chose d’irréversible.

En lisant Terres froides, on est frappé par l’entrelacement constant entre la fiction et la confession, le fantasme et la réalité…

La fiction est au cœur de l’histoire. « J’ai peur de la fiction » est l’autre leitmotiv de ce livre. C’est une peur en même temps qu’une attirance. Ca n’est pas une proclamation pour ou contre. C’est une peur réelle. Je crois qu’on se rapproche tous à un moment ou à un autre de la folie. Les enfants jouent avec ça, jusqu’au moment où l’on prend conscience de son corps et de sa sauvagerie. C’est un moment magnifique, exceptionnel. Puis, subitement, tout s’écroule, et ce glissement de l’un à l’autre est quelque chose que l’on a tous vécu. Je n’avais pas envie de tricher avec ça. Ne pas tricher, cela voulait dire m’interroger en tant qu’auteur, au fur et à mesure de la rédaction, sur la validité de mon travail de romancier. Ce qui aboutit à une forme assez singulière, mais c’est peut-être en même temps l’intérêt du livre.

Dans votre histoire, le monde de l’enfance est dépeint avec une certaine violence, une certaine crudité. Est-ce vraiment ainsi que vous le percevez ?

C’est quand même aussi une histoire d’amour… Je voulais plonger tout le monde dans l’enfance, et puis en même temps accorder à l’enfant ou au narrateur un certain recul, un certain tremblement que l’on a devant la fiction. Chez les enfants, on sent des moments de désarroi par rapport à ce qu’ils vivent. C’est métaphysique. Je voulais que ça vienne insidieusement, petit à petit. Je voulais donner au lecteur une impression de confort et d’un seul coup par le biais de cette peur qu’on a tous vécue, je voulais le confronter à une sauvagerie du corps. C’est aussi l’histoire d’un coup de foudre physique, de cette fille qui se lavait les mains sous l’orage et que la foudre a totalement déshabillée. Cette fille, je l’ai rencontrée, la marque de son collier de naissance était incrustée sur sa peau. Je suppose que tous ceux qui l’ont rencontrée par la suite ont dû être dans un désarroi total devant cette marque. J’avais tout simplement envie de raconter une belle histoire. L’histoire d’un vrai coup de foudre.

Propos recueillis par

Yves Bichet est né à Jallieu (Isère) en 1951. Il travaille dans le bâtiment (maçon)

Ouvrages déjà parus :
Citelle
, poèmes, Cheyne éd., 1989
La Part animale
, roman, Gallimard, 1994
Le Rêve de Marie
, poèmes, éd. Le Temps qu’il fait, 1995
Clémence
, poèmes et proses, éd. Le Temps qu’il fait, 1999
Le Nocher
, roman, Fayard, 2000