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Le violoniste est mort à Berlin le 12 mars dans sa quatre-vingt troisième année. Interprète célèbre dès l’age de sept ans, il devait donner en France plusieurs concerts dans les prochaines semaines.


Infatigable communicateur, Yehudi Menuhin était un croyant : il avait foi en la musique, en toutes les musiques. « C’est l’art qui peut structurer les personnalités des jeunes citoyens dans le sens de l’ouverture de l’esprit, du respect de l’autre, du désir de paix », avait-il déclaré en février dernier au Conseil européen. En véritable cosmopolite, il pensait que seule la culture offrait aux hommes une vraie conscience européenne. Il nous avait accordé un entretien l’an passé lors d’un colloque à la Sorbonne.

Chronic’art : Vous avez connu la célébrité en 1924, en tant que violoniste, et très vite on vous a considéré comme le plus poétique, le plus émouvant de tous les interprètes. Vous avez tout joué, et beaucoup de vos enregistrements sont considérés comme des versions définitives. Comment ne pas s’ennuyer aujourd’hui ?

Yehudi Menuhin : Tant que la confiance entre les hommes n’est pas établie, nous aurons tous une lourde tâche. Il faut travailler pour l’avenir. Aujourd’hui, comme violoniste, chef d’orchestre, professeur, je me déplace dans les écoles avec les membres de ma fondation pour jouer de la musique, et surtout pour inciter les jeunes à pratiquer la musique, la danse, et même les arts martiaux.

C’est donc pour les jeunes que vous agissez ?

Bien sûr. L’essentiel n’est pas d’écouter de la musique, mais d’en jouer. Tout le monde entend : l’enfant entend les voix, reconnaît la différence entre la voix de sa mère et celle de son père. La musique, c’est la mémoire de l’émotion. Il faut donc faire chanter les enfants. Il ne faut pas les pousser, ne pas les forcer, mais seulement créer l’ambiance où leur talent s’exprime librement, car on est tous musicien. Les enfants sont trop élevés dans la compétition.

Mais tout de même, tout le monde n’a pas votre talent !

Et alors ! La musique appartient à nous tous. On peut attirer les jeunes grâce à la musique populaire. Elle n’est pas à condamner. Elle vit dans l’instant, et elle est beaucoup moins triste que la musique classique, plus obéissante. Il faut retrouver l’improvisation. Partir des rythmes de la musique, c’est une des clefs, car les jeunes absorbent tout ce qui les entoure…

C’est pour cela que vous avez enregistré avec Ravi Shankar ou Stephane Grappelli ?

Entre autres, oui. Je suis plutôt curieux de nature, même si c’est parfois difficile de s’adapter, et que l’éducation musicale que j’ai reçue est classique. Je suis sans doute plus tributaire de la partition qu’un jazzman comme Stéphane Grappelli que j’admire énormément.

Vous passez donc beaucoup de temps à vous préoccuper de l’éducation des jeunes (je pense notamment à l’école que vous avez fondée en Grande-Bretagne). Pourquoi ne pas utiliser les médias de masse pour communiquer vos idées ?

Tous les moyens sont bons, même si l’on se méfie un peu de la télévision. Elle est responsable de la mondialisation du comportement des jeunes. Ils ont une conscience du monde plus éveillée que les générations précédentes. Mais je suis aussi inquiet, car si un enfant passe 6 ou 7 heures par jour devant la télévision, il est condamné.
Pourtant, elle peut être utile en nous rendant plus sensible. Ainsi, je pense que manger et se reproduire sont les motifs les plus puissants de la vie, et que la télévision s’adresse à ces éléments moteurs.

Vous êtes un homme optimiste ?

Je ne suis pas optimiste, je ne suis pas pessimiste. Je suis réaliste. Je ne crois même pas aux discours, quoique j’en fasse beaucoup. Je pense qu’il faut agir.

La musique sauve t-elle le monde ?

Non, je ne sais pas, mais elle tue le racisme. Avez-vous vu une classe de musique où sévit le racisme ? La musique peut faire rêver et il faut donner aux enfants le droit de rêver.

Propos recueillis par

A lire, son autobiographie « Le voyage inachevé » (Paris, 1976)
A voir, la série télévisée anglaise qui lui est consacrée, « Life class » (Londres, 1986)