PARTAGER

Reconnu internationalement depuis qu’il a signé la musique du film de Peter Greenaway, Le Ventre de l’architecte, Wim Mertens est l’auteur d’une œuvre aussi prolifique que variée. Il livre avec Jardin Clos (Les Disques du Crépuscule/Delabel) son nouvel album, un disque luxuriant et poétique.

Tête de l’art : Votre musique est très écrite. Comment choisissez-vous les musiciens qui l’interprètent ?

Wim Mertens : Je préfère travailler avec de jeunes musiciens. J’aime qu’ils puissent jouer de différents instruments, dans des registres différents : classique, jazz, pop-music. C’est le cas de tous les musiciens qui tournent avec moi en ce moment. De plus, tous savent lire la musique. Ce qui est important pour la musique que je compose. Ce serait un handicap pour moi de n’avoir que des musiciens de formation classique. Avec cette formation, chaque concert nous permet de nous éloigner de cette écriture qui est, au départ, très stricte, pour la faire évoluer.

Vous confrontez-vous à d’autres univers comme la pop music ?

J’ai déjà collaboré avec deux chanteuses de pop music. Mais j’utilise plutôt des voix qui sont spécialisées dans la musique ancienne médiévale. Ce sont des voix très « contrôlées » : rythmiques, exactes, avec très peu d’interprétation. Ça a été très difficile de rencontrer ce type de voix. C’est sans doute lié à l’écriture de ma musique.
Mais si j’avais à choisir, ce serait sans doute du côté de la musique pop-rock que j’irais les chercher. Car l’immense majorité des chanteurs d’opéra ont eu une formation dans la tradition de l’opéra du XIXe siècle. C’est un style qui ne me convient pas. Je cherche un certain amateurisme dans le timbre de la voix, une certaine pureté. Je n’aime pas les voix trop développées, trop « techniques ».

Vous êtes opposé à la conceptualisation telle que la pratique Steve Reich. Pourquoi ?

Tout d’abord, personne ne peut échapper à une forme de conceptualisation. Depuis près de vingt ans, je travaille sur le langage musical. J’essaye de trouver des éléments nouveaux d’expression, mais pas un système dominant. Je n’y échappe pas totalement cependant, mais je m’arrange toujours pour placer une « erreur » dans le système. L' »erreur » pour moi, c’est la part, la dimension humaine, réellement sensible. La musique de Steve Reich s’explique très bien historiquement. C’est une réaction contre la musique structurée, rationalisée, des années 50-60. Chez les musiciens de ma génération, c’est beaucoup moins présent.

Comment opérer la rupture ?

Je suis effectivement pour la rupture avec cette tradition, afin de trouver de nouvelles bases musicales. Depuis près de dix ans, j’ai pu expérimenter des techniques assistées par ordinateur. Si je n’avais pas accès à ces techniques, ma musique serait sans aucun doute sensiblement autre. Et les studios qui possèdent les ordinateurs sont ceux où les artistes pop-rock enregistrent. Je ne peux pas nier qu’il y ait, par ce biais là, des influences pop dans ma musique.

Avez-vous une approche différente pour composer suivant les supports exploités, cinéma, théâtre, etc. ?

Il n’y a pas de différences fondamentales. On est porteur de la même chose au moment où l’on écrit. Il faut penser en termes de continuité. Je m’inscris, comme tous les autres compositeurs, dans une longue tradition. Il y a là certainement une part un peu mystique, mais je suis convaincu qu’il y a une filiation. On est un élément d’un mouvement plus large qui nous dépasse.

Dans ces conditions avez-vous le sentiment d’écrire librement ?

Si on veut créer de la musique, on doit contrôler la production. Je comprends quelqu’un comme Brian Wilson dans son désir de tout contrôler. Sinon, vos idées sont toujours trahies. En studio c’est le travail d’une équipe qui se fait, parce qu’il faut bien faire des choix sur les options qui se présentent à vous, mais la formulation ne peut venir que d’une seule personne. Et personne ne sait comment ça fonctionne réellement chez un musicien. La musique est pure imagination et immatérialité. J’essaye de communiquer quelque chose, mais je ne sais pas quoi. C’est juste un moyen d’expression pour procurer des émotions. Après, les gens qui l’écoutent la perçoivent avec leur propre sensibilité. L’essentiel étant d’arriver à faire partager cette émotion.

Propos recueillis par