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Depuis plus de vingt ans, le chorégraphe japonais Ushio Amagatsu fouille la substance profonde du geste avec une élégance et une force uniques. Son œuvre s’impose comme une quête autant esthétique que philosophique.

Lorsqu’on rencontre pour la première fois le chorégraphe Ushio Amagatsu, on est saisi par sa taille, plus petite que celle que l’on imaginait en le contemplant sur un plateau. Un détail anecdotique qui en dit long sur l’impact de la présence en scène de cet homme de cinquante et un ans, qui raffine depuis vingt ans un état de corps unique, à la fois charnel et immatériel, pesant et d’une légèreté telle qu’on pourrait le voir s’envoler sans en être étonné. Le travail autour de la gravité est l’une des lignes de recherche de cet artiste dont la danse avance entre tension et relâchement, douceur et déchirement. « En fait, je me pose trois questions depuis toujours et je n’ai pas encore trouvé de réponses satisfaisantes, sinon je me serais arrêté de danser depuis longtemps, confie-t-il d’une voix douce et intense. Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que le corps ? Qu’est-ce que la danse ? C’est à cause de ces trois choses que je continue de chorégraphier. »

Venu du butô, ce courant artistique sulfureux né au Japon dans les décombres de la bombe atomique, Ushio Amagatsu a la révélation du chemin à suivre en voyant Tatsumi Hijikata, fondateur du mouvement, danser. Il sait que c’est à travers les visages déformés du butô, ses corps recroquevillés en position fœtale qu’il va toucher au noyau de son désir. Jusqu’à un certain point. Au fil du temps, la beauté révulsée a fait place chez Amagatsu à un recueillement intense, qui fait de chacun de ses spectacles des moments privilégiés de méditation. Sans doute, le décès accidentel d’un de ses danseurs à Seattle en 1985 lors d’une performance où il était accroché par les pieds, a-t-il contribué à infléchir ce parcours hanté par l’énigme du vivant. Car si Amagatsu danse, c’est bien pour toucher du doigt, ne serait-ce que quelques secondes, le secret de notre présence sur terre, de la beauté des corps, de cette réversibilité étrange qui nous lie en même temps à la vie et à la mort.

A propos de la quinzaine de spectacles créés depuis les débuts de sa compagnie en 1979 (en japonais, Sankai Juku signifie « l’atelier de la montagne et de la mer » et fait référence au Japon), le chorégraphe dit d’ailleurs qu’ils forment un seul roman, toujours plus vaste, plus profond, au fil duquel il décompose et recompose ses obsessions. Entre le sable et l’eau, chaque pièce boucle la boucle de la naissance à la mort avec un sens inné de l’élégance.
Pour Unetsu (Des œufs debout par curiosité, 1986), l’une de ses pièces majeures, il met en scène des œufs blancs, énormes, autour desquels les danseurs tissent leurs rituels souples et hypnotiques. Une cascade d’eau et un filet de sable délimitent la zone de tension dans laquelle Amagatsu tend son piège de sensations. Dans le livre Dialogue avec la gravité (Editions Actes Sud), il dit : « Il y a bien une trentaine d’années de cela, on m’expliqua pour la première fois qu’un œuf cru peut tenir debout. Le phénomène est en réalité extrêmement semblable à la station chez l’humain. L’oeuf tient sur un point, en un équilibre très fragile. Comme pour les pieds de l’homme, son contact avec la surface du sol se réduit à très peu de chose, et comme pour l’homme encore, la position de moindre effort s’obtient quand l’axe vertical du corps conduit jusqu’au foyer de la terre. Lorsque je réussis pour la première à faire tenir un œuf debout, ce fut un grand étonnement, empli de silence, comme d’entendre le cliquetis de la glace qui se rompt au fond d’un verre d’eau. Cette opération n’est pas affaire de technique, mais de dialogue ; elle tient littéralement en deux mots : douceur et précision. »

Dans Kagemi (Au-delà des miroirs et des métaphores), sa nouvelle création qui, comme toutes les autres, dure une heure vingt-cinq minutes et comprend sept tableaux, le maître pose sur le plateau sept danseurs (la troupe est uniquement masculine) au milieu d’un champ de feuilles de lotus blanches planant au-dessus du sol. L’image de ses hommes-fleurs est merveilleuse. Avec leurs crânes rasés, leurs corps poudrés de la tête aux pieds, leurs longues robes dénudant le dos ou les jambes, ces êtres étranges, si profondément aspirés à l’intérieur d’eux-mêmes qu’on les croirait coupés du monde, glissent sur le plateau immaculé, ondulent comme des algues, mais savent aussi se métamorphoser en créatures grimaçantes pour on ne sait quel rituel sanglant. Suggestif, Amagatsu ouvre des voies dans lesquelles le spectateur se coule selon son désir.
En écho, le spectacle Hibiki (De la résonance du plus lointain passé) rivalise de pureté et d’intensité. Autour de grandes vasques transparentes remplies d’eau qui semblent se multiplier sous l’effet des lumières, Amagatsu irrigue notre imaginaire d’images troubles dans lesquelles l’eau vire au sang. Pourtant rien que de paisible et de lent dans ce spectacle où la danse des bras flexibles comme des algues chère au chorégraphe nous aspire dans une intense méditation. Hibiki danse le néant de la vie dont la beauté bouleverse et paradoxalement apaise.

Ushio Amagatsu, qui dirigera un atelier pour les danseurs professionnels à Paris en avril, conclut ainsi son Dialogue avec la gravité : « Immobilité et mouvement, absence ou présence du son, ténèbres et lumière : incessantes variations, perpétuelles oscillations du temps et de l’espace que l’on reçoit dans la frontalité. Entre les deux, entre le regardant et le regardé, quelque chose doit advenir, vers quoi tend le corps dans son dialogue avec la gravité ; et c’est parce qu’il n’affronte là qu’une absence que le corps est là, comme ce qui rend présent au monde. »

Ushio Amagatsu et la compagnie Sankai Juku : tournée 2001

Hiyomeki
le 10 février à Bruxelles
les 20 et 21 mars à Toulouse

Unetsu
les 15-16-17 février à Beyrouth
le 28 février à Ludwigshafen
le 3 mars à Remsheid

Shijima
le 20 février à Vannes
le 24 février à Limoges

Hibiki
les 9 et 10 mars à Martigues
du 15 au 17 mars à Stockholm
du 27 au 31 mars à Londres