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Célébré par certains comme la naissance de l’art moderne, l’Art Nouveau est considéré par d’autres comme l’art kitsch et décoratif par excellence. Autant dire que « décoratif » sonne plutôt mal en matière d’appréciation artistique. L’Art Nouveau, donc, s’exprime particulièrement en France au travers des artistes de l’école de Nancy. Cette année, la ville lorraine choisit de fêter le centenaire du mouvement en se pavoisant aux couleurs de la prestigieuse école.

Avant toute chose, une question se pose : Pourquoi s’intéresser à Nancy et non à Paris ? Certes, la capitale a, elle aussi, ses dignes représentants de l’Art Nouveau avec René Lalique, le joaillier, mais aussi Jules Chéret, Alfons Mucha et Eugène Grasset qui façonnent à leur manière ce qu’on appelle le Style parisien ; et puis Hector Guimard, l’architecte, qui donne une juste interprétation du « style-tige » au travers ses grilles, tapis, vitraux meubles, et balustrades de stations de métro (par exemple la station Abbesses, à Paris). Pourtant, l’expression nancéenne de l’Art Nouveau prend un relief particulier, notamment en regard d’un contexte historique trouble. Au XIXe siècle, Paris, centre spirituel et culturel, évince de son aura les villes de province. La Lorraine souffre encore du traumatisme de la guerre de 1870 qui l’amputa de la partie Nord de son territoire. Le choc, brutal, soulève un grand élan artistique, qui a pour conséquence un renforcement du patrimoine culturel, et de l’identité du duché lorrain. De la Meuse, la Moselle et des Vosges affluent des familles venues se réfugier à Nancy, parmi lesquelles les Daum, les Muller et Jacques Gruber, tous de futurs chefs de file du mouvement.

Les artistes lorrains trouvent leur inspiration dans l’amour de la nature, par ailleurs à l’origine d’un mouvement littéraire, le naturisme, tout aussi éphémère -la vérité dans la nature et l’héroïsme dans le quotidien- que l’Art Nouveau. Mais pas d’amalgame ! et revenons à nos artistes nancéens. La nature, les thèmes d’inspiration florale, l’amour du terroir et de sa faune, la célébration de la femme et de la féminité, se retrouvent dans leurs créations. Aussi leur enthousiasme se concrétise t-il avec la fondation, le 13 février 1901, de « l’Ecole de Nancy, Alliance provinciale des industries d’art ». En fait, le mouvement est constitué depuis 1894, l’année où les artistes de la région ont montré leurs œuvres à l’exposition de la Société lorraine des arts décoratifs. Le terme d’école est attesté en 1896 dans des textes signés par Emile Gallé. Instigateur du projet, Gallé propose un retour à la nature comme unique source de motifs artistiques. Le succès considérable rencontré lors de l’exposition de 1900 à Paris rend alors nécessaire la formation d’un groupe officiel. Ambitieuse, l’Alliance a pour but de créer des ateliers, et de stimuler l’esprit créatif des jeunes artistes en suivant la règle de l’utilité dans les productions d’artisanat d’art. L’instruction artistique doit inévitablement être réformé et une réflexion s’élabore pour conjuguer artisanat d’art traditionnel et nouvelles techniques industrielles. A la tête de cette nouvelle institution, Emile Gallé, Louis Majorelle, Jean-Antonin Daum et Eugène Vallin.

L’art de la verrerie doit ses progrès et des innovations considérables à Emile Gallé qui met au point le procédé de fabrication des verres plaqués. Gallé a commencé dans la faïencerie familiale de Saint-Clément ; il crée une vaisselle à partir du monde fermier, mêlant les figures de chats, de poules, de chiens et de lions (!), des pièces très recherchées aujourd’hui. Au cours de voyages à Londres et à Paris en 1871, il découvre l’art japonais dont il s’inspire d’abord pour fabriquer des objets en céramique. En 1884, il fonde un atelier d’ébénisterie, et présente lors des expositions universelles de Paris en 1878, 1889 et 1900, des céramiques, des verreries et des meubles fort appréciés. Emile Gallé crée successivement la Société lorraine des Arts décoratifs en 1894, et l’Ecole de Nancy en 1901. Ses derniers ouvrages datent de 1903, mais son entreprise de verrerie continue de produire les verres Gallé jusqu’en 1931. Une autre manufacture de verrerie se rend célèbre, la manufacture Daum, une affaire de famille reprise dans les années 1880 par les frères Jean-Antonin et Jean-Louis Auguste Daum. A partir de 1891 et dans le mouvement suscité par Gallé, l’entreprise convertit sa production dans le style Art Nouveau. La devise des deux frères est « d’appliquer en industriels les vrais principes de l’art décoratif », dont une équipe de verriers menés par Almaric Walter, le céramiste, et Jacques Gruber, un des plus fameux maîtres-verriers de l’époque, s’applique à démontrer le succès. Louis Majorelle, le complice de Gallé dans cette aventure, ne partage pas complètement l’engouement de son ami pour la nature. Pour ce peintre, ébéniste et designer français, qui privilégie l’élégance des lignes, un meuble doit avant tout être fonctionnel. A partir de 1900, les ferrures en bronze et en laiton qui décorent ses meubles le rendent célèbre ; il se détache de l’influence de Gallé, et impose un style personnel à l’Exposition universelle de 1900. Ebéniste lui aussi, Vallin se double d’un architecte. Parmi ses œuvres, on compte le grand portail des ateliers de meubles de Gallé en 1896, l’aquarium du parc de l’actuel Musée de l’Ecole de Nancy en 1905. Eugène Vallin, précurseur, est aussi l’un des premiers architectes à s’être lancé dans la construction en béton armé.

Pour dresser un tableau complet des artistes de l’Ecole de Nancy, il faudrait parler du peintre designer et sculpteur Victor Prouvé, qui reprend la direction de l’Ecole à la mort d’Emile Gallé en 1904, d’Emile André, René Wiener, Henri Bergé, Lucien Weissemburger et des autres. Un peu de patience, Chronic’art s’en charge : du 24 avril au 26 juillet, la ville de Nancy consacre trois expositions à ces artistes, tout d’abord une rétrospective, « l’Ecole de Nancy » dans les galeries Poirel, le musée des Beaux-Arts propose « Peinture et Art nouveau », tandis que le musée de l’Ecole de Nancy présente « Fleurs et ornements ». A suivre donc…

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Lire l’article « Esthétique de la contradiction » à propos de l’Art Nouveau