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Attention, article pour happy-fews, otakus-culs-blancs fortunés et amateurs de bizarreries nipponnes ! Le studio Gainax, alter ego rock’n’roll et subversif de Ghibli (sans l’idéologie gentiment réac’ et la philosophie panthéiste-écolo) vient de sortir le dernier DVD de son OAV « Furi Kuri », une des séries animées les plus déjantées et surprenantes qu’on ait vues depuis l’inoubliable « Utena ».

Comment négocier l’après-Evangelion ? A la fois série fondatrice d’une nouvelle vague de la japanimation, mais aussi référence insurpassable et définitive, Evangelion (NGE) effraye encore, par sa complexité, sa densité, ceux qui voudraient bien s’attaquer au « Giant Robot » anime/manga… qu’ils travaillent chez Gainax ou pas. Après s’être fourvoyés dans des films qui tentaient vainement d’apaiser les passions sur la fameuse fin controversée de la série phare, Gainax s’est finalement remis en selle. D’abord avec Kareshi Kanojo no Jijou -plus connu sous le nom de Kare Kano-, adaptation Anno-esque d’un shoujo manga. Puis avec cette série d’OAVs, Furi Kuri (FLCL), anime-laboratoire qui tente d’aller encore plus loin dans l’expérimentation visuelle et scénaristique que son auguste prédécesseur…

Y a t-il un Children dans l’EVA ?

FLCL serait-il une parodie foutraque et punkoïde d’Evangelion ? On peut se poser la question… On y retrouve une partie de l’équipe de la série d’Anno -Kazuya Tsurumaki qui passe du poste d’assistant à celui de réalisateur, Yoshiyuki Sadamoto, toujours chara-designer. Et le scénario semble reprendre certains éléments de NGE : Naota est un jeune ado de 12 ans qui entretient des relations conflictuelles avec son père. Depuis qu’il s’est fait renverser par la vespa d’Haruko, jeune femme fofolle qui se prend pour un « alien », Naota voit d’étranges créatures mécaniques sortir de son crâne. Aidé dans sa tâche par Haruka et Canti, androïde à tête de TV, Naota supprimera une à une ces machines bizarroïdes dont l’origine semble étroitement liée à l’énorme usine en forme de fer à repasser qui enfume la paisible ville de Mabase. Un scénario qui rappellera effectivement aux EVA-fans de bons souvenirs, mais qui semble plus fournir un prétexte à un pétage de plombs intégral qu’à une véritable intrigue… FLCL se compose plutôt d’une multitude de petites saynètes sans queue ni tête, passablement embrumées par un humour débridé, hystérique et nonsense -la présence au générique de Yoji Enomoto, un des scénaristes de Shoujo kakumei Utena n’y est sans doute pas étrangère- et des jeux de mots nipponnissimes intraduisibles…
No future (for japanese animation) ?

Fuck the scénario… C’est ce que semble vouloir dire FLCL, qui assume pleinement son comportement d’OAV-punk -sans parler de l’habillage musical power-pop des Pillows, délicieusement suranné pour ceux qui ont enterré le grunge depuis longtemps-, crânement rentre-dedans, et désireux d’en finir avec une animation japonaise classique, pas encore totalement anéantie par l’EVA-phénomène. Un peu comme Evangelion, pourrait-on dire… FLCL est tout de même beaucoup moins iconoclaste. NGE distillait son venin subversif dans un canevas à première vue ultra-classique, du nan-nan pour otaku de base. L’OAV de Tsurumaki, lui, annonce tout de suite la couleur : immédiatement déjanté, expérimental et incompréhensible. Sorte de prolongement burlesque à la fin novatrice d’Evangelion, FLCL verse sans vergogne dans le trash et le glauque. Voir l’incroyable scène au cours de laquelle Naota est absorbé, puis « expulsé » comme un étron par le robot Canti, lors d’un combat… Sans doute un clin d’oeil aux liens « organiques » qui unissent les pilotes à leurs EVAs dans NGE. Certains seront peut-être agacés par l’aspect un peu répétitif et forcé du pétage de plomb perpétuel et n’y verront sans doute qu’un abîme de débilités pipi-caca… Pourtant, FLCL tient admirablement la distance : cohérent jusque dans ses propres incohérences, il est surtout incroyablement abouti d’un point de vue technique.

Délires machiniques protéiformes

Entièrement réalisé sous ordinateur, FLCL se hisse effectivement sans au problème au niveau d’un bon long métrage d’animation. Adieu les cellulos, bonjour la colorisation numérique et les computer graphics. Mais au-delà de ses qualités esthétiques indéniables, FLCL se paye le luxe d’innover, dans la veine de la fin de NGE et du film The End of Evangelion, en multipliant les formes et les supports. D’un dessin pseudo-réaliste au Super-Déformé le plus brouillon, des cases de manga filmées frénétiquement à un hommage furtif mais bien visible à… South Park (!!!), en passant par les prises de vue réelles du générique, le réalisateur Tsurumaki mélange tout et son contraire dans une grande bouillie protéiforme et enivrante. Poussant le vice jusqu’à un certain degré de distanciation, ses personnages se permettent même d’émettre un avis critique sur cette hystérie visuelle. Flirtant constamment avec le trop-plein, l’indigestion d’images bigarrées et agressives, FLCL se veut encore plus dérangeant et jusque-boutiste que les précédentes réalisations Gainax. Là encore, l’OAV pourrait pâtir de cette volonté d’en faire « toujours plus », de flatter l’amateur d’anime-arty et d’emmerder l’otaku obtus et consensuel. Trop court -6 épisodes seulement- pour engendrer la lassitude, FLCL évite de tomber dans le piège du systématique et s’impose comme un des animes les plus jubilatoires et transgressifs de ces dernières années. Que ceux qui s’inquiétaient pour Gainax se rassurent, donc. Le studio sait encore y faire pour rester dans la course. Même si l’on doute fortement que FLCL, du fait de son mode de diffusion et de sa nipponitude exacerbée, ait la même portée universelle transcontinentale qu’Evangelion

Quasiment introuvable en France, vous pouvez commander FLCL chez CD Japan. 6 DVDs pour 6 épisodes. A noter que le premier DVD ne propose pas de sous-titres anglais. Vous trouverez une retranscription de dialogues du premier épisode en anglais sur cet impeccable site de fan francophone.
Pour plus d’infos, jetez un oeil sur le site officiel de Gainax ou de I.G. Production (Ghost in the shell, Jin Roh) qui a co-produit la série.
L’OAV a fait l’objet d’une adaptation en manga, dont seul le premier volume est disponible pour le moment.