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Cinéaste cyber punk, Shinya Tsukamoto s’est forgé en cinq films un univers personnel centré sur le désarroi de l’homme perdu dans nos cités modernes. Son dernier opus, Gemini, marque pourtant un tournant dans sa filmographie. A mille lieues des mégalopoles métalliques qui ont marqué son cinéma, Tsukamoto nous offre un film en costumes. Rencontre.

 

Chronic’art : A l’origine, Gemini est une commande d’une société de production. En tant que cinéaste indépendant, pourquoi avoir accepté cette proposition ?

Shinya Tsukamoto : Même si jusqu’à présent j’ai toujours réalisé des films indépendants, je n’ai pas d’a priori contre les sociétés de production. Ca dépend du sujet qu’elles me proposent et, cette fois-ci, la commande était vraiment intéressante.

 

Gemini est l’adaptation d’un roman de Rampo Edogawa dont vous dites être fan. Qu’est-ce qui vous plaît dans sa littérature et, spécialement, dans ce roman ?

Quand j’étais petit, je lisais beaucoup de romans d’Edogawa, qui avait écrit une série d’histoires policières pour les enfants. Avec mes copains de classe, on faisait des concours pour savoir celui qui en avait lu le plus. Pourquoi est-ce que cela nous plaisait tant ? Peut-être parce que c’était des romans d’aventures, il y avait des monstres, et puis, surtout, un érotisme diffus. Plus tard, au lycée, j’ai commencé à lire les nouvelles d’Edogawa pour les adultes, dans lesquelles l’érotisme était plus marqué. Un érotisme qui reste romantique ; c’est cette ambivalence qui me plaît. Quant à la nouvelle dont est tiré Gemini, je dois avouer que je ne l’avais pas lue avant de faire le film.

 

Dans le roman, le frère aîné meurt dans le puits où il est enfermé. Dans le film, vous le faites survivre. N’aviez-vous pas peur de trahir l’histoire d’Edogawa ?

Textuellement, j’ai trahi l’histoire, mais ce n’est pas une vraie trahison. La nouvelle existait en tant que telle, elle était complète dans cette forme-là. Si je m’étais contenté de la filmer littéralement, cela n’aurait rien donné au cinéma. Il fallait y ajouter des ingrédients cinématographiques. Je l’ai en quelque sorte assaisonnée à ma manière, et je pense que si Edogawa était vivant, il ne m’accuserait pas de trahison.

 

Comparé à Bullet Ballet et aux deux Testuo, le rythme du film est beaucoup plus lent. Est-ce une volonté de s’adapter au changement d’univers qu’est Gemini (film d’époque, en costumes) ?

A part Tetsuo 1, dont le rythme est effectivement frénétique, je ne pense pas que mes autres films soient très rapides. Bullet Ballet a été tourné selon un style plutôt documentaire ; il est plus lent que Gemini. L’impression de lenteur dans Gemini provient peut-être du fait que les images sont plus statiques, composées selon une symétrie rigoureuse.

 

Pourtant le montage est plus saccadé dans Bullet Ballet que dans Gemini

C’est vrai que le début de Bullet Ballet est très rapide, quand le héros commence à chercher des revolvers et à s’en servir, mais la deuxième partie est beaucoup plus lente. Par contre, dans Gemini, le personnage principal est tout le temps en train de guetter l’irruption de son double. Il y une inquiétude, une angoisse continue qui, selon moi, accélère le rythme.

 

N’avez-vous pas eu peur de déstabiliser vos fans avec Gemini ?

Jusqu’à présent le thème des mégalopoles urbaines était très présent dans mon cinéma, ainsi que celui des relations du corps humain avec elles, comment il y survit. Cependant, le plus important, pour moi, reste quand même de réaliser les films que j’ai envie de faire. Tant pis pour les fans qui n’aiment qu’un seul aspect de mon œuvre. Je ne réalise pas des films pour eux, mais pour moi-même, même si j’espère qu’ils continueront à me suivre.

 

Contrairement à la frénésie de vos films précédents, le jeu des acteurs est posé, assez théâtral. Quelles ont été vos sources d’inspiration ?

C’était une histoire qui avait des allures de fable, il ne s’agissait donc pas de la jouer de manière réaliste. J’ai demandé aux acteurs d’adopter une forme d’expression plus raide, plus rigide. De même pour la composition de l’image qui est plus stylisée que dans mes autres films. Je ne leur ai pas demandé pour autant de jouer comme les acteurs de kabuki. Je voulais simplement imposer un certain formalisme.

 

Gemini est encore une histoire de fusion. Après l’homme et le métal, l’homme et le revolver, c’est l’homme avec son double. Pourquoi trouve-t-on toujours ce thème dans vos films ?

C’est une question que je poserais plutôt aux critiques, c’est eux qui m’ont parlé de fusion à propos de Gemini. Tout ce que je peux dire à ce propos provient de mon expérience personnelle. J’ai en permanence le sentiment qu’un double me suit et peut surgir à tout moment, prêt à m’opprimer ou me chercher querelle. Je me demande toujours si le moi qui est là, avec vous, est celui qui est bien réel et s’il n’y en a pas un autre caché quelque part.

 

Au début, le frère cadet semble être le double maléfique du héros (il tue ses parents, enferme son frère dans un puits), mais c’est grâce à lui que le docteur abandonne ses préjugés sur les bas-fonds. Quelle peut-être la morale de cette histoire ?

Vous avez raison, c’est grâce à l’existence de ce cadet maléfique que l’aîné progresse. De là à dire que le mal est nécessaire pour que le monde s’améliore ! Le mal et le bien coexistent, ceux qui sont du côté du bien ne peuvent pas ignorer l’autre côté. Il faut regarder en face le mal et, après, choisir. Il faut se forcer à le regarder, ne pas oublier qu’il existe.

 

Vous restez très ambigu sur le personnage de la jeune femme, Rin. Impossible de deviner si elle sait finalement avec lequel des deux frères elle est ?

Elle sait toujours avec qui elle est. A la fin, elle sait qu’elle est avec l’aîné qui est en fusion avec le cadet qu’il a absorbé.

 

L’utilisation de la couleur dans Gemini est à la limite du fantastique.

Je n’ai pas vraiment utilisé les couleurs dans l’optique de créer un univers fantastique. C’est surtout la relation entre deux mondes qui m’intéressait. Dans l’univers des très riches, la lumière est plutôt froide, bleue, il y a beaucoup de transparences alors que dans le monde des pauvres, c’est la chaleur de l’été, du grouillement humain, la lumière y est plus orangée. J’ai principalement travaillé la lumière dans le sens d’une opposition.

 

Les images de vos films sont souvent très soignées, qu’elles soient en couleurs ou en noir et blanc.

C’est vrai que la composition de l’image, et en particulier les couleurs sont très importantes pour moi. J’accorde autant d’attention à la couleur qu’au noir et blanc Dans Bullet Ballet, j’ai travaillé sur plusieurs tonalités de blancs et de noirs, car ce sont les nuances qui m’intéressent.

 

Dans Gemini, vous utilisez la musique de manière bien précise. Pouvez-nous dire quelques mots sur son rôle ?

Dans mes films, la musique n’est pas là pour accompagner ou suivre l’image. Quand elle intervient, l’image ne représente plus qu’une moitié de sens. La musique apporte l’autre moitié. Elle n’a pas de rôle précis si ce n’est qu’elle fait partie intégrante du sens d’une scène. Quand je tourne un plan, je sais à l’avance s’il y aura de la musique ou non. L’image est conçue en tenant compte de la musique qui viendra s’y insérer par la suite.

 

Avez-vous un compositeur attitré ? Si oui, comment travaillez-vous avec lui ?

Depuis Tetsuo, je travaille avec le même compositeur, Ishikawa Chu. J’avais fait appel à lui à l’époque parce qu’il était spécialiste des percussions métalliques dont la sonorité était particulièrement adaptée pour Testuo. Après, je me suis aperçu qu’il avait une personnalité proche de la mienne et j’ai continué à collaborer avec lui sur tous mes autres films, excepté Hiruko, the goblin. Comme on s’entend bien, il comprend ce que j’attends de lui. Je lui explique mon point de vue sur la musique avant le tournage, mais son travail ne peut vraiment commencer qu’après le montage final.

 

Vous jouez le rôle principal dans plusieurs de vos films. Avez-vous été tenté d’incarner le personnage du docteur ?

Si j’avais eu le temps d’y penser, j’aurais certainement eu envie de jouer ce rôle, mais j’étais trop occupé. Je n’ai eu qu’un mois pour tourner le film et, finalement, je suis content que les producteurs n’aient pas pensé à moi. Je ne sais pas comment je m’en serais sorti.

 

Comment avez-vous choisi l’intrigante actrice qui incarne Rin ?

Je l’ai remarquée en couverture de plusieurs magazines, il y a cinq ans. Depuis cette époque, je m’étais promis de lui trouver un rôle dans l’un de mes films. Elle a un visage qui m’intéresse beaucoup. Elle est expressive plastiquement, son visage a un relief qui donne envie de le sculpter avec des lumières.

 

Quels sont vos projets ?

Il y a beaucoup de choses que j’aimerais faire, mais je ne sais pas précisément quel sera mon prochain film. J’ai envie de changer d’univers, m’éloigner des mégalopoles pour filmer la nature. Malheureusement, ce n’est pas encore réalisable, alors je crois que je vais encore rester dans le monde de la ville.

 

Lire notre critique de Gemini