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3
sur 5

Si la scène d’ouverture des Amants criminels nous donne furieusement envie de pointer un fusil sur son réalisateur, François Ozon, ce qui suit nous force très vite à changer ce même fusil d’épaule. C’est en effet avec bonheur que nous assistons à la naissance d’un cinéaste révélé par un intriguant moyen métrage (Regarde la mer), puis sérieusement remis en cause par un très décevant premier film (Sitcom). Avec Les Amants criminels, Ozon démontre un talent encore en germe mais dont l’existence et le devenir demeurent cette fois-ci indéniables.

Ce que ne laisse pas supposer la bande annonce du film (un condensé de racolage branché), c’est la maîtrise avec laquelle le cinéaste organise son récit. Le meurtre perpétré par Alice et Luc, deux jeunes ados qui s’emmerdent, puis leur séquestration dans une cabane mystérieuse perdue dans la forêt, ne fait pas l’objet d’un récit linéaire classique. Au contraire, il évolue selon les méandres de la conscience des jeunes héros, accompagné dans cet itinéraire introspectif par un brillant montage. Des images hors action viennent parfois contaminer les événements en train de se dérouler. On pense en particulier au très beau plan sur la nuque de Saïd à la fin du film, à la fois manifestation vengeresse et justification de l’acte dont il est la cause.

Si l’on retrouve les thèmes chers à François Ozon, tels que la bi-sexualité jouissive, les rapports sado-masochistes, et la pulsion de mort, ceux-ci trouvent dans Les Amants criminels une nouvelle inspiration. En faisant basculer le film dans l’univers du conte de fées aux références clairement affichées -Alice et Luc sont grosso modo des Hansel et Gretel version années 90, l’homme de la cabane évoque à la fois la sorcière et l’ogre aux bottes de sept lieues, et enfin, la traversée de la rivière sur la barque cite directement la scène onirique de La Nuit du chasseur de Charles Laughton-, le cinéaste ouvre son film à la liberté d’un espace mythifié et abstrait. De très beaux plans, évoquant parfois le Sokhourov des grands jours et d’autres fois le kitsch de Pierre et Gille, illuminent un récit devenu ainsi intemporel. Mais Ozon a aussi de l’humour (l’ogre dépucelle Luc, lui révélant du coup son homosexualité latente) : son film n’est pas très sérieux !

Si Les Amants criminels pêche quelquefois par didactisme, comme en témoignent la scène superflue du rêve d’Alice et la fin un peu trop expressive, il propose une expérience cinématographique originale, qualité qui fait cruellement défaut à la plupart de ses congénères. Sans prétention, et avec un brin de naïveté, Les Amants criminels a le mérite de prendre des risques avec son sujet, quitte à déraper ; mais si le jeu en vaut la chandelle…