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Dernier compte-rendu quotidien de Wilfried Paris sur place à Rennes pour la 24e édition des Rencontres Trans Musicales (5-6-7 décembre 2002).

Réveil en fanfare à 11h30. Ce qui nous fait, notons-le bien, trois heures de sommeil. Première cigarette, ce qui nous fait déjà quatre paquets en deux jours. Premier café (je ne compte plus les cafés), et rendez-vous avec Red pour une interview improvisée (en ligne prochainement). Le rouquin me pique mes trois derniers Aspro et répond laborieusement aux questions, elles-mêmes laborieuses il faut bien l’avouer. Il voudrait faire un open-mic spécial Bob Dylan. Je suis pour. Il me dit que son dernier album (33, chronique à venir) a été écrit en utilisant des extraits de la Bible, et qu’il part bientôt en tournée américaine avec Sparklehorse. Je me demande jusqu’où ira ce garçon. Sûrement très loin. Moi je n’irai qu’à Villejean, dans la chambre d’étudiant d’Antoine, l’habitant super sympa, où je tape mon compte-rendu de la veille et tente en vain de dormir une heure, quitte à louper les concerts de l’Antipode (Fat Truckers et Gold Chains, dont tout le monde sortira ravi). Je refuse un joint, trop mal à la gorge, et me fais emmener à la Cité par un blondinet qui me dit : « C’est la première fois que je rencontre quelqu’un dont j’ai déjà vu la tête sur un présentoir de CDs au Virgin ». Je suis flatté, pensez-vous.

A la Cité, je m’affale au balcon, sirotant la première gorgée de bière de la journée en appréciant le mix de Dj Michalon (60’s groovy et easy péchu). Arrive Uminsky, dont le meilleur morceau est une reprise de Fast cars des Buzzcocks, jouée deux fois, dont une en rappel. Le chanteur gigote comme un épileptique sur des morceaux vaguement hard-garage chantés en français, qui n’en valent vraiment pas la peine. Quel cirque, quand même. Heureusement voilà les copains : Samuel et Mathieu se sont fait virer de leurs hôtels respectifs (en fait des chambres d’amis accueillants, les veilleurs l’étant moins). Ils ont finalement trouvé une chambre dans un Formule 1 à Cesson, c’est-à-dire très loin. On les plaint un instant et puis on va voir Otis Taylor. Le vieux bluesman, après avoir délaissé son Banjo en 1977, est revenu récemment aux affaires, et ce soir sur scène avec une bassiste belle comme une statue grecque, un guitariste soliste et une contrebassiste improvisateur. Pas de batterie, mais que du rythme : riffs blues ou Bo Diddley métronomiques martelés pas le vieux bonhomme, traversés comme par des éclairs de solis abstraits, une basse oscillant comme la pendule d’une horloge antédiluvienne, le tout sonnant minimaliste et intense, à la limite du trip mystique pour Damien Almira. On comprend mieux la musique noire américaine d’aujourd’hui en redécouvrant la musique noire américaine d’hier. Les idéaux sont les mêmes, et les formes pas si éloignées. Le concert d’Otis Taylor restera un monument.
Le concert de Stupeflip restera aussi longtemps dans les mémoires. Entre dégoût et plaisir, rage et enthousiasme. Le groupe le dit lui-même : « Il y en a qui nous attendent au tournant ». Les professionnels de la profession, c’est nous. Et on est tous fascinés par ce cirque grand-guignol qui débarque sur scène, commençant d’entrée par ses deux singles tapageurs. Sur la gauche, un grand échalas comme démembré gesticule théâtralement, entre Frankenstein et agent de la Gestapo ; au centre, le chanteur beau gosse masqué fait des bras d’honneurs au public ; à droite, un nain, ou un petit homme, au look de bourreau médiéval a un avant bras en plastique démesuré. Ce sont les trois Mcs. Derrière : un batteur invisible, un bassiste grunge et un guitariste head-banger. Par intermittence : un quatrième Mc looké hip-hop mais qui fait Satan’s fingers au public, une pom-pom girl rose, des monstres en peluche sortis de 1 rue Sésame, et, comme de passage avec son verre de vin, Jacno, dont le micro ne marche pas, et dont on se demande bien ce qu’il fout là. Car le set fait plus Bérurier Noir que Stinky Toys, avec des relents de Sum 41 français populistes qui font slamer les doc martens dans la fosse. Voilà un groupe vraiment nihiliste comme toute la France va l’aimer. Il est signé sur une Major qui traite son public comme du bétail : « Bande de petites putains ! », « Bande d’enculés ! ». Et le public aime ça. Faut-il en rire ou en pleurer ?

Dans une brasserie de footballeurs près de la gare, les avis sont partagés. Jean Vic y voit « le reflet le plus précis de l’état de notre époque », moi j’y vois du « populisme néo-nazi », Samuel y voit « vraiment n’importe quoi ». Passons. Après une demi-heure passé à attendre (où on m’interpellera deux fois au nom de John Lennon, une fois McCartney et trois fois Harry Potter), on s’assied à une table, cernés par des fans de foot bourrés qui chantent parfois très fort. On discute déontologie avec Vincent Brunner, qui me reproche d’avoir descendu Trash Palace dans mon compte-rendu de la Route du Rock, sans avoir vu le concert. Je défends l’idée de plus de subjectivité dans la presse musicale, contre le déficit de crédibilité que sa neutralité commerçante produit irrémédiablement. Je propose de briser les règles formatées par les écoles de journalisme et les secrétaires de rédaction. Je fais acte de mauvaise foi et d’usurpation d’identités. Et je trouve bien plus malhonnêtes les journalistes qui font l’éloge d’un mauvais disque sous le prétexte qu’on leur a acheté une page de publicité. Explication serrée autour d’une entrecôte de 200 g, la table se divise en trois diagonales aux avis pour, ou contre, ou indifférent.
Samuel, qui a parfois le visage d’un vieux sage mathusaléemen, tranche : « Toi, tu as raison, et lui, je l’aime bien ». Et c’est vrai que la belle intégrité de Vincent Brunner fait plaisir à voir. Même si je crois que mes arguments ne l’ont pas laissé indifférent. Je suis intègre à ma façon, disons.

Plus tard, nous revoilà au Village, où Lucile 73 et Jérôme de Bordeaux me disent que le concert des Fat Truckers était phénoménal. Et le dessinateur Luz, qui m’a croqué avec des pieds immenses (« C’est normal, les chaussures à bouts carrés, ça fait toujours ça ») me décrit leur concert comme « du Suicide funk, du Add N to (X) sensuel ». Ils ont fait un fan, et je regrette de les avoir loupés (et qu’on ne vienne pas me reprocher de parler d’un groupe dont je n’ai pas vu le concert). Pendant ce temps, les Too Many Djs font stage-diver la terre entière. Leur mix live avec un son monumental est « fédérateur », selon toutes les bouches. Mais on préfère aller voir les ESG au Liberté haut : cinq grosses blacks américaines, genre mère maquerelle et ses filles, produisent la musique la plus pure de ces trois jours. La maman, énorme, chante des phrases minimales et répétitives avec une retenue haletante et groovy. La batteuse est fantastique. La bassiste joue laborieusement sa ligne de basse pour attardés, mais avec une concentration admirable. La choriste gratte obsessionnellement deux cordes de sa guitare, minaude et fait des clins d’oeils très vulgaires à tous les beaux garçons du premier rang, mais « avec un magnifique premier degré qui emporte tout »(© Lucile). C’est un des plus beaux concerts que j’ai vu de ma vie. Spectaculaire mais simple, touchant, une sorte de vérité pure qui se dégage de ces femmes-là. Comme si j’avais vu des Shaggs nonchalantes, ayant le sens du rythme. Ou le rythme incarné. Bien en chair même. Fabuleux.

Ensuite Dj Cash Money va assurer aux platines avec son hip-hop old school, et il sera temps de coucher avec mon début de grippe, par terre dans une chambre d’hôtel. Jusqu’à l’arrivée du train en gare de Montparnasse. Le docteur Kaufman m’a prescrit des antibiotiques, j’ai un arrêt de travail jusqu’à jeudi. Par leur diversité, leur esprit de curiosité et pour toutes sortes de raisons très valables, les Trans Musicales de Rennes sont le meilleur festival du monde. C’est vrai.

Lire les comptes-rendus du 07.12 et du 06.12.02