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La 7e édition du Nicaf (Nippon International Contemporary Art Festival) a ouvert ses portes le 28 mars dernier sous la pluie et dans un climat plutôt morose. Ce grand show dédié aux galeristes, jusqu’à présent annuel et similaire à notre Fiac, s’est transformé en biennale. Le nombre de participants a chuté de près de 35 %, ce qui, d’emblée, résume bien l’état de la situation…

Le métier de galeriste est devenu particulièrement périlleux à Tokyo ces dernières années, crise économique oblige. De nombreuses galeries ont fermé leurs portes ou déménagé du prestigieux quartier de Ginza pour Omotesando ou d’autres lieux, plus discrets. Mais pour quelques jours, les galeries et l’art contemporain s’exposent dans l’architecture propre et lumineuse du Tokyo International Forum.
En parcourant les différents espaces, on saisit facilement, en quelques coups d’œil, qui sont les artistes au goût du jour. Comprendre également les plus vendeurs. Ainsi, les vitrines de couleur escaladées par de petits soldats en plastique de Takashi Murakami reviennent régulièrement le long des allées consciencieusement délimitées. Murakami, dont on a pu récemment voir le Lonely cowboy au Centre Pompidou lors de l’exposition Au-delà du spectacle, va voir son travail consacré lors de sa prochaine exposition solo au musée d’Art contemporain de Tokyo en août 2001. De même, la présence démultipliée des pois et potirons aux couleurs criardes de Yayoi Kusama ne font que confirmer le statut de cette artiste, devenue la grande papesse de l’art japonais « overseas ».
On perçoit bien aussi le coupable penchant des jeunes artistes japonais pour les mangas, le sexe et la violence échevelée, telles ces œuvres de Makoto Aida qui, vives et denses, ne sont que corps de jeunes filles étalés et monstres rigolards. Autre fatigante tendance : le goût des artistes nippons pour les photographies-journaux intimes. De simples remixes de Nan Goldin et d’Araki finalement.

Raison de plus pour être attiré par les photographies de Rika Nogushi, artiste dont la galerie Koyanaji présente les travaux les plus récents (Dreaming of Babylon, 2000). Nogushi aime les photos prises à l’air libre et, en dépit d’une démarche quasi documentaire, les lumières pures, translucides comme le révèle sa fameuse série A Prime (1997), escalade sur le mont Fuji, dès potron-minet, à la recherche de « l’image première ».
D’autres galeries, dont le travail et la qualité sont reconnus depuis fort longtemps, présentent également des œuvres particulièrement intéressantes. La Tomio Koyama Gallery d’abord qui a accroché dans le désordre de son minuscule stand des œuvres de Yoshitomo Nara. Des dessins de petites filles aux joues pleines mais munies de rasoir, des petits pèlerins aux bouches bées. La SCAI The Bathhouse propose quant à elle une poétique vidéo de Ken Ikeda (Behind the scenes, 2001), remix de séquences issues de vieux films japonais, comme ceux de Naruse, images bleutées vacillantes entrecoupées de pixels blancs et accompagnées de musique -Ikeda est également un compositeur de lounge music.
Enfin, la Mizuma Art Gallery montre quelques toiles de Yayoi Deki, qui pourrait être l’étrange petite sœur de l’autre Yayoi. Ses toiles, constellations de minuscules visages souriants ou dentés, forment des personnages, des courbes, des univers entiers dans lesquels l’artiste aime se glisser parfois, vêtue de collants et de pulls imprimés de ses motifs favoris. Comme des miroirs sans fin. Sueo Mitsuma, le directeur de la galerie, soupire et, tout en haussant les épaules bafouille que Deki a disparu, qu’il est devenu impossible de la joindre. Peut-être travaille-t-elle sur d’autres œuvres, peut-être fait-elle la plonge dans quelque obscur bar, impossible de savoir…
Enfin, mention spéciale à l’Ota Fine Art Gallery qui présente au Nicaf et dans sa galerie située à Omotesando le travail de Yoshiko Shimada, Made in occupied Japan. L’œuvre explore les relations -sexuelles- complexes entre les femmes japonaises et les GI d’après-guerre. Un ostracisme impitoyable isolait ces femmes mais n’était-ce pas là également un excellent moyen, voire le seul, de se défaire du poids d’une société terriblement patriarcale ?
Les galeries ne sont pas les seules à faire parler d’elles. Un peu plus au nord du Nicaf, dans le quartier d’Akihabara, mieux connu sous le nom d’Electric Town, un autre grand projet a vu le jour. L’endroit est une gigantesque centrale électrique -ici est produite une grande partie de l’électricité du pays-, composé de magasins criards et colorés, remplis de téléviseurs, d’ordinateurs et d’écrans géants. C’est là que Command N a ses quartiers. Cette association à but non lucratif, composée d’artistes, de curators et de traducteurs, se veut un espace d’exposition et de réflexion autour des nouvelles technologies. Command N propose actuellement des installations d’Akane Asaoka dans ses minuscules locaux, gracieusement prêtés par la mairie du quartier. Bel exemple d’espace alternatif, inventif, dynamique, qui pense que l’art est avant tout un moyen d’améliorer la communication urbaine. Financé essentiellement par le Japan Arts Fund et la Japan Foundation (organismes dépendant respectivement du ministère de la Culture et du ministère des Affaires étrangères), par les ambassades des artistes étrangers invités et quelques sociétés privées (dont Sony), Command N a monté à deux reprises -un troisième volet au projet est prévu- l’Akihabara TV, programme vidéo de 53 minutes constitué de vidéos d’artistes montées en boucle et projetées sur près de 750 moniteurs répartis dans une trentaine de magasins d’Electric City. Ainsi, sur les ordinateurs de démonstrations, les téléviseurs, les écrans géants, au lieu des publicités ou des programmes télé habituels, les clients ont pu voir les vidéos expérimentales d’une trentaine d’artistes. Imaginez les écrans de Darty passer en boucle des films expérimentaux à la place du JT de 20h…
Le projet, initié par Nakamura Masato (lui-même artiste et l’un des trois représentants du pavillon japonais à la prochaine Biennale de Venise), est né d’une vision qu’il a eu lors d’une visite à Cheunggae-chun, version sud-coréenne du quartier d’Akihabara, où les dizaines de moniteurs amassés avaient des allures d’œuvre de Nam June Paik. Le projet d’Akihabara TV pose également la question de savoir ce qu’est au fond une œuvre publique : une sculpture géante dans un parc, dans le métro, ou peut-elle être autre chose ? Et ce public, est-il apte à déterminer, à reconnaître ce qu’est l’art ?
Ce projet a voyagé en Australie, et force est d’admettre qu’en dépit de la crise économique qui fait loucher nombre de galeristes, les artistes japonais s’exportent plutôt bien : les vidéos de Ken Ikeda vont être présentées à l’ICA de Londres en novembre prochain, Murakami est exposé à la Marianne Boesky Gallery à New York, on a pu voir les œuvres de Shimada à l’ENSBA en 1998. Sans oublier bien sûr l’extraordinaire exposition de Kusama organisée par le Consortium de Dijon et actuellement à la Maison de la Culture du Japon à Paris. Voilà de quoi relancer le marché japonais…