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Un des plus passionnants trio électroniques d’Outre-Rhin, To Rococo Rot, joue l’option de groupe et invite I-Sound, DJ de musique concrète, et Alexander Balanescu pour son nouvel album. Après « Amateur view » (1999), Music is a hungry ghost marque le retour du projet électronique des frères Lippok à l’avant-garde des courants musicaux. Rencontre chaleureuse avec Ronald dans le cadre clinique d’un magasin-galerie.

Musique d’exposition

Mon frère et moi (Robert et Ronald Lippok, ndlr) faisions un concert dans une galerie berlinoise, une sorte d’installation sonore. Le responsable de la galerie avait encore un peu d’argent dans son budget et nous a alors demandé de faire une sorte de catalogue sonore pour sa galerie. Nous avions carte blanche et nous avons appelé Stephan Schneider de Kreidler. Je l’avais rencontré lors de sets DJs que mon frère faisait à Berlin. L’idée n’était pas de faire un groupe, mais un projet unique, portant le nom de l’exposition en cours : To Rococo Rot. Quand il s’est agit de sortir un disque à partir de cette musique, le label a adopté ce nom et les gens nous désignaient par ce nom. Alors on s’est laissé faire… Et comme tout marchait si bien entre nous, on a décidé de continuer l’aventure, parallèlement à Tarwater qui n’existait que depuis quelques mois et allait sortir son premier album.

Daddy DJ

Aucun de nous n’est DJ résident. Robert et Stephan ont été souvent invités dans des clubs et y sont allés. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas outre mesure. La dernière fois que j’ai fait un set DJ, j’ai exclusivement joué de la folk dans un bar branché de Berlin et ça ne s’est pas du tout bien passé…

Krautrock, etc.

Bizarrement, nous n’avons pas été éduqués par ce que les gens nomment le krautrock et tout ce mouvement issu de Can ou Faust. Notre génération a écouté avant tout de la new wave, qui effectivement avait été pour sa part très influencé par le krautrock. J’écoutais en boucle des choses comme Throbbing Gristle ou Neubauten. Ca a hanté notre jeunesse et, avec un filtre, nous a livré une vision du krautrock. Mais la plupart de nos auditeurs ne connaissent même pas ces racines, c’est assez bizarre.

Alexander Balanescu / I-Sound

Nous avions été invités à Linz par Alexander Balanescu pour sa carte blanche au festival Ars Electronica en 2000 et nous nous sommes retrouvés propulsés sur scène à côté de lui lors d’une journée où nous jouions tous pendant quatorze heures le long du Danube, dans un gigantesque turn-over.
C’est comme ça que nous avons eu cette idée de l’inclure dans notre album. Nous l’avions presque déjà fini mais au moment du mix final nous l’avons rappelé. C’était la première fois où nous écrivions de la musique dans notre studio. Il s’est très vite calé et a apporté une grande part d’improvisation. Cela a apporté un nouveau liant à l’album, complétant parfaitement le quatrième homme du projet, I-Sound qui est un DJ abstract-electronica, très proche de la musique concrète, que nous avions rencontré par hasard lors d’un concert à New York.

Scènes allemandes

Je ne sais pas s’il existe vraiment une scène « allemande ». Tout est très compartimenté par ville, ce qui est assez logique vu de l’intérieur. Nous avons produit le dernier album de St Etienne et aussi effectué énormément de remix. En fait, a priori, les remixes peuvent paraître assez inintéressants, mais ce travail nous permet de travailler sur les voix, sur des musiques plus « populaires » peut-être aussi. Il y a une matière musicale à réactiver, à déterrer quand nous faisons des remixes. C’est ce travail de recherche qui m’intéresse principalement, et pas de rajouter un delay, jouer le morceau à vitesse réduite et apposer mon nom entre parenthèse après le morceau. Nous avons également énormément travaillé en Pologne avec Tarwater, pour des pièces radiophoniques. Un cd de ces pièces est d’ailleurs sorti assez confidentiellement uniquement dans le pays.

Tarwater vs To Rococo Rot

Les deux projets sont très connexes pour nous. La seule différence est au niveau de la voix, car To Rococo et Tarwater témoignent tous les deux de notre recherche de sons, d’ambiances, etc. Le virage presque « pop » du dernier Tarwater n’était par exemple qu’une parenthèse que nous refermons pour le prochain album, pour revenir à quelque chose de plus expérimental. Ce n’est donc pas une différence au niveau « commercial » entre les deux groupes.

Spoken word

Quand nous avons commencé à faire de la musique, nous étions de toutes les scènes underground où se retrouvaient des musiciens punk, des poètes maudits, des samples étranges, des pianistes de jazz, tout ça dans une ambiance très beatnik en fait. Je garde de cette période un très bon souvenir et je suis très attaché à toutes ces expériences électroniques qui se font autour du texte, avec des auteurs et des samples de voix étranges. Mon frère jouait de la batterie, moi de la basse, et défilaient des récitants de tous les horizons dans les caveaux de Berlin. C’est très baroque, proche de John Donne, très métaphorique aussi. Avec Tarwater nous travaillons actuellement sur le spoken-word pour le prochain album qui justement se recentrera sur ce que nous avions déjà essayé auparavant.

Propos recueillis par

A lire, notre chronique du dernier To Rococo Rot, Music is a hungry ghost