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Rencontre avec David Berman, singer/songwriter des Silver Jews dont le quatrième album s’est paré de somptueux atours country. C’est dans une chaleureuse maison en bois d’un quartier résidentiel de Nashville qu’il nous reçoit, entouré de sa fiancée, de ses livres, de son chien, de ses disques et d’un sempiternel sapin de Noël. Durant près de deux heures, nous revenons sur sa carrière et son rapport à l’écriture, lui qui voulait être poète plus que chanteur.

Chronic’art : Vous venez de publier votre quatrième album. Comment s’est passé l’enregistrement de Bright lights ?

David Berman : Généralement, mes albums sortent avec un intervalle de deux ans, mais après American water, j’ai un peu perdu pied. Durant un an et demi, je me suis retrouvé à rester chez moi, sans rien faire, je ne me sentais pas très bien. Je n’avais pas d’emploi du temps. Ca m’a perturbé. Et généralement, je fais un disque quand je suis à court d’argent. Ce n’est pas que j’en gagne beaucoup, mais suffisamment pour vivre. Je ne peux pas assumer pour ma fiancée, mais elle travaille de toute manière. Je peux vivre avec ce que j’ai, je ne suis pas dépensier : je ne voyage pas beaucoup, je ne vais pas dans les meilleurs restaurants, mais je n’ai pas de patron. Ma voiture est cassée, je ne la répare pas actuellement et ma seule ambition dans la vie était véritablement de ne pas avoir de patron. Alors, j’ai trouvé l’astuce, il y a une dizaine d’années, en enregistrant des disques, même si je ne suis pas très bon pour chanter ou pour jouer de la guitare. Tous les deux ans, je peux me permettre de faire un disque et ça suffit. Mais pour le dernier album, je me suis planté, j’ai attendu trois ans et la troisième année m’a endetté. Tous les deux ans, je peux vivre, pas trois ! Alors j’ai vécu à crédit durant un an… j’ai toutes ces factures à payer. Maintenant, j’essaye de me rattraper. Je suis honnête avec le fait de faire des disques. Je ne pense pas que je ferai ça gratuitement. Ecrire de la poésie oui, mais pas faire des disques. Je ne me sens pas vraiment maître lorsque j’écris une chanson. C’est difficile comme boulot et ce n’est pas vraiment naturel pour moi. Le résultat final, s’il sonne naturel, c’est parce qu’il y a eu beaucoup de travail dessus. S’il paraît sans efforts, c’est parce que j’ai fourni beaucoup d’efforts. Je suis assez paresseux. Je préfère écrire de la poésie, c’est plus naturel. Je peux être un poète musical, c’est tout, car, comme je le disais, je ne suis pas un grand chanteur, ni un grand guitariste, ni même un grand mélodiste. Alors, je m’attache aux mots. Et je pense que j’écris de bonnes paroles, ce que ne font pas les gens habituellement. Généralement, je n’aime pas les paroles des groupes de rock. Il ne semble pas exister de maître en ce qui concerne ce domaine. Même la moitié de ce que dit Bob Dylan est idiot. Le rock n’a jamais encore eu son Picasso ou son Shakespeare. Je sais que je ne le suis pas non plus, mais j’étais conscient du fait qu’il existait une petite place pour moi. Peut-être que je suis comme un peintre qui ne maîtriserait parfaitement qu’une seule couleur ou une certaine taille de pinceau. Picasso est un vrai génie, éternellement. Je peux écrire des paroles décentes même si elles ne sont pas parfaites pour autant. D’ailleurs, je me demande qui en écrit ? On recherche ça dans l’art en général mais pas dans le rock’n’roll. Personne pense que c’est possible dans ce genre musical. De toute manière, ce serait une honte si tout le monde voulait être comme Dylan, mais c’est également une honte que personne ne le fasse. Alors, il se peut que des groupes comme Air aient des slogans comme « le rock est mort ». Peut-être, mais hormis dans son contenu et parfois dans ses paroles, le rock n’a jamais été vraiment vivant.

Quels furent les groupes ou la musique qui vous poussèrent à écrire et à commencer votre carrière il y a dix ans ?

Il n’y a pas de groupe en particulier. Je pense que ce qui m’a néanmoins motivé à me lancer, ce sont les débuts de Dinosaur Jr. et de REM, avec leurs trois premiers albums respectifs. On y retrouvait à la fois une véritable sensibilité et une profondeur certaine, avec beaucoup d’espace, une légère touche psychédélique. Je voulais juste être moi-même et je ne suis pas quelqu’un de vraiment spirituel.

Quel est votre processus de composition ?

Ca dépend. Parfois, ça vient d’un titre. Rarement. La plupart du temps, c’est la musique qui vient en premier. Pour Blue arrangements (sur American water, ndlr), j’ai d’abord écrit les paroles, puis la musique : c’était la première fois que ça m’arrivait. La plupart du temps, je commence avec un riff mais je suis assez lent. J’ai mis deux ans pour achever American water. Pour ce dernier album, j’ai commencé en février 2001 en me disant : « assieds-toi et écris un disque. Tu perds ton temps à ne rien faire et à lire sans arrêt ». Alors, je me suis installé dans une pièce ensoleillée et j’ai écrit tous les matins, de 11h à 14h, du lundi au vendredi. Au 4 juillet, j’en étais à la moitié. Et au 1er août, j’en avais terminé avec la dernière chanson que l’on trouve sur l’album.

Cet album a été enregistré à Nashville ?

La veille d’aller en studio, une de nos meilleures amies ici, Hillary, est décédée d’overdose. Deux jours auparavant, j’avais écrit cette chanson, Death of an heir of sorrow, pour un ami qui venait, lui aussi, de décéder d’overdose. Elle avait pleuré en écoutant ce morceau. Deux jours après sa mort, je devais aller en studio. Je ne pouvais pas terminer ce morceau, ça devenait trop émotionnel, car je me disais que je ne devais pas documenter à ce point ma vie sur un disque. Je ne devais pas être aussi émotif. J’avais le coeur froid et finalement ce morceau s’est fait en une seule prise, tout seul, sans autre musicien que moi-même. Pourtant, j’aurais aimé le faire en groupe. Si je fais un jour une « Peel session », je jouerais ce morceau accompagné.

Le fait de vous établir ici a-t-il changé d’une certaine manière votre perspective en ce qui concerne l’écriture ?

D’une certaine manière, en ce qui concerne l’écriture de morceaux plus concis et peut-être meilleurs. Nous habitons à deux miles de là où tous ces grands disques country ont été enregistrés. Ca m’influence, et ça reste parallèle en quelque sorte au principe de la commercialisation. Ca m’incite peut-être à rendre mes chansons plus accessibles, du moins à écrire des morceaux qui puissent être interprétés par d’autres, des chansons qui deviennent ainsi meilleures que ce que tu en fais avec ta propre voix. Nashville pourrait donc m’inciter à écrire plus de chansons comme celles-ci, sans pour autant avoir l’impression de se prostituer. Des groupes ont parfois l’impression de faire des expérimentations pour rentrer dans une scène, mais en fait, ce sont eux qui se prostituent (rires).
Ca pourrait être une perspective pour vivre ?

Effectivement, mais je sais que je ne vendrai pas mon âme au diable pour que ça fonctionne. Je sais que si je continue à chanter, je ne serai jamais célèbre (rires). C’est ce qui me protège. Cette idée d’écrire pour d’autres personnes me titille, mais je ne suis pas pour partager les crédits d’une chanson, comme c’est le cas ici en Amérique, c’est très gay comme esprit (rires). C’est assez couillon d’écrire avec d’autres personnes des hit-singles. Ils sont assis et se disent : « Tiens, si on écrivait un morceau avec beaucoup de vent dans les paroles ! ». C’est comme ça qu’on écrit des conneries, comme si c’était de la publicité.

Pensez-vous écrire d’un point de vue « adulte »?

Oui, peut-être que j’ai tort, les chansons ne sont pas figées. Mais lorsque j’ai commencé à écrire des morceaux, j’ai voulu leur donner une connotation adulte au lieu de faire du college rock infantilisant comme tout le monde. Kurt Cobain et les types de K Records partageaient cette vision de l’écriture. Je m’y opposais. Je faisais de la musique adulte et je ne voulais pas faire croire que j’aurais 21 ans pour l’éternité. Je ne veux pas avoir 21 ans (rires). Malkmus de Pavement me disait toujours : « on a fait ce morceau pour les ados ». Je lui répondais : « va te faire foutre, sois adulte, chante à propos de ce que tu connais, à propos de ton âge ». Neil Young chante comme s’il avait 80 ans sur Harvest, alors qu’il n’en a que 24. Et aujourd’hui, les types de 30 ans chantent comme s’ils en avaient 18. Comme Sonic Youth, qui essayait de jouer de la musique pop merdique au milieu des années 90. Il faut être adulte, il faut évoluer, il faut inventer son propre son. Il faut laisser Mudhoney être Mudhoney.

Vous n’écrivez alors des chansons que tous les deux ans ?

En quelque sorte, oui, je suis assez paresseux. Je passe beaucoup de temps à écrire ou à dessiner. Je ne suis pas prolixe cependant. Je ne suis pas comme Will Oldham. Nous avions essayé de faire un disque ensemble un été. Je me pointais dans la pièce, je traînais, en attendant qu’une idée me vienne. Il me demandait pourquoi je ne venais pas à 10 heures, régulièrement. Je n’y arrivais pas, ce n’est pas mon style. Peut-être qu’il faudrait que je m’y astreigne plus souvent. Une amie travaille dans l’industrie du disque, ici, à Music Row, un de ces endroits où ils ont des pièces réservées pour les songwriters. Elle me propose de me donner 45 000 dollars afin que j’écrive pour cette compagnie. Je le ferai, il suffirait que j’écrive une chanson par mois pour leur compagnie. Je voudrais le faire, mais il ne faudrait pas que je signe de contrat, c’est ça que je n’aime pas. Je ne voudrais pas être lié à quoi que ce soit.

Quels sont les écrivains qui vous ont vraiment marqué ?

Dennis Johnson, Wallace Stevens, mais je lis tous les jours, généralement deux ou trois livres par semaine. Je vais de temps en temps m’acheter un sac rempli de livres d’un seul coup. Et ensuite, j’en viens à bout. Je lis Richard Gates en ce moment, un grand écrivain des années 60, même s’il reste sous-estimé. Il a écrit Revolutionary road. C’est un grand romancier. Je lis surtout de la poésie, de la fiction et des essais.

Pensez-vous que Bright flight puisse être une sorte de testament musical ?

Je ne sais pas trop comment ça va se passer. Mais ce quatrième album a un bon profil pour terminer une carrière. Je peux m’imaginer un cinquième disque qui gâcherait celui-ci… Il faudra vraiment que j’aie envie de le faire. Les chansons devront alors être irrésistibles. Ca risque de se produire, car je serais peut-être une nouvelle fois court d’argent, alors il faudra bien que je me force. Même si je voudrais en finir avec cette manière de vivre. Je voudrais des revenus plus stables. Je pourrai m’arrêter avec celui-ci, me semble t-il. Je dis ça aujourd’hui mais dans un an, je peux changer d’avis. En fait, je voudrais écrire un autre livre, me marier, peut-être avoir ce boulot officiel de songwriter. Je voudrais juste écrire de la poésie et ne pas être stressé ou malheureux dans ma vie. Un disque doit me rendre heureux, si ce n’est pas le cas, inutile de continuer, j’aurai du ressentiment, la vie est trop dure. On verra.

Dans quel environnement avez-vous grandi ?

Beaucoup d’environnements différents. Avec d’un côté, ma mère, qui était très pauvre, chez qui j’ai passé la moitié de mon enfance. Elle vivait de l’aide sociale. L’autre moitié, c’était chez mon père, qui avait beaucoup d’argent et qui n’en donnait pas à ma mère pour nous faire venir à lui. D’un côté, il y a eu cette pauvreté dans l’Ohio, où parfois nous n’avions même pas de chauffage en hiver. Alors que mon père avait des écuries, il jouait au polo. Il essayait de nous affamer pour que nous allions vivre la moitié de l’année chez lui, avec de l’argent, des femmes accueillantes et toutes ces conneries. Ca te tourne la tête quand tu es jeune. Chez lui, on mangeait à notre faim tous les soirs. Et j’aimais manger, j’étais adolescent, donc j’allais chez mon père à Dallas. J’ai donc vu d’un oeil plus réaliste à la fois tous ces gosses de riches gâtés qui ne fichaient rien et ces types pauvres qui essayent parfois à tout prix de réussir afin de ne pas ressembler à leurs parents. J’ai connu ces deux options et ça m’a servi, il me semble. J’étais en quelque sorte au milieu de ces deux mondes.

Les drogues ont-elles une incidence sur votre créativité ?

Je pense qu’au début, ça peut aider quand on est jeune. Mais ensuite, ça commence à se faire sentir. J’ai aujourd’hui 35 ans et j’en ai marre de boire, de fumer même si c’est ce que j’ai fait au cours de cette dernière semaine. Avec peut-être, un peu de cocaïne et des amphétamines. Je ne fais plus la fête comme jadis, regarde-moi, je suis fatigué. Si Malkmus vient ici, peut-être que l’on prendra un peu de cocaïne ensemble, mais pas tous les vendredis soirs. Je dois apprendre à me restreindre. L’alcool est difficile à gérer. Je peux ne pas boire pendant plusieurs jours et ne pas m’en rendre compte. Mais j’ai tendance à boire trop quand je le fais. Je dois donc apprendre à résister. Quand on est gosse, c’est plus facile à encaisser. On est plus doux. Il faut que j’apprenne à me contrôler et je serai bon comme je ne l’ai jamais été. En Angleterre, récemment, avec mon agent de promotion, on a fait la fête sérieusement et sa femme l’a quitté le lendemain matin, sur le champ. C’est ce qui arrive quand je suis avec des gens, je fais n’importe quoi et leur femme les quitte. Je vais essayer de changer.

Vous n’êtes pas intéressé par la scène ?

Non, je ne l’ai jamais été. Une fois qu’un disque est terminé, il faut en faire des tonnes pour le vendre, je ne veux pas faire ça, la scène ou la promotion. Je ne veux pas être à louer pour la soirée et monter sur la scène et dire : « Hey, regardez moi ! ». Je ne veux pas voyager avec d’autres types dans un van. Je n’ai pas signé pour ça. J’essaie de faire de la musique et de l’apprécier, que ce soit vivable pour moi. Je ne veux pas tout désirer, je ne suis pas aussi dur que certaines personnes. Je ne veux pas être un solitaire endurci non plus. Je ne veux pas monter sur scène si je me sens mal. Je l’ai fait auparavant. Les Silver Jews ont donné dix concerts en dix ans de carrière. Mais ce n’est pas moi. Je ne pourrais pas faire ça tous les soirs.

Si vous devez nommer quelques artistes que vous admirez, quels seraient-ils ?

Je n’aime personne en particulier. Connell O’Brian peut-être, je le respecte, comme je me respecte et quelques personnes mortes. Mais je ne me sens pas très respectueux actuellement (rires). Je déteste des gens comme Ryan Adams, des faux songwriters, qui joue de la fausse musique et donne des shows totalement vides. Il a écrit les pires chansons à la Bruce Springsteen que je connaisse.

Il existe une forme de mélancolie récurrente à travers vos morceaux ?

J’ai toujours été mélancolique. Mais c’est moins flagrant sur ce dernier album. Peut-être parce qu’il est enregistré dans une ambiance de fête, avec tous ces amis. D’autres peuvent avoir des couleurs très différentes, que ce soit Leonard Cohen ou Bob Dylan, ils ont des voix nasales, de faible portée, ce qui pose des limites. Alors ils seront meilleurs pour faire ce type de morceaux. Ils les font car c’est ce qu’ils maîtrisent. On recherche tous cette petite place pour soi, où l’on peut cultiver sa différence, sans avoir besoin des autres.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Bright lights