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2
sur 5

Drogue et littérature, une vieille relation dialectique. Trop vieille sûrement pour assumer complètement un héritage littéraire large et varié qui se délite au fur et à mesure des années. De Journal d’un morphinomane (fabuleux témoignage anonyme réédité chez Allia en 1997) ou Confessions d’un mangeur d’opium (l’incontournable roman de Thomas de Quincey) aux ambiances contemporaines du New York underground libertaire, les récits se suivent dans l’indifférence. Alors que paraît compilé au Diable Vauvert un recueil assez moyen sur le sujet (Intoxications, compilé par Tony Davidson et regroupant la fine fleur de la littérature anglaise « chemical »), Calmann-Lévy nous fourgue un best-seller US qui fleure bon le vécu. Imaginez un peu : l’auteur, Lee Stringer -directeur de publication de Street news (un hebdo pour et par les sans-abris)- raconte ses années crack. A mille lieux de la plongée lucide de l’incontournable Crack à New York de Philippe Bourgois.

Et à trop banaliser ce genre de récits, l’efficacité s’émousse. D’autant plus que, dans le cas de Stringer, au talent littéraire s’est substitué celui d’un habile conteur, mi-roublard mi-hâbleur, qui déroule à chaque chapitre son lot de vulgarité quotidienne, de plan coke minable, de transcendance à la petite semaine et de combines hasardeuses. Seul problème, le récit de Stringer est aussi lisse et standardisé que n’importe quel roman d’initiation d’adolescent. On connaissait déjà le très dispensable Crack de Ray Shell (paru chez 10/18 en 2000) ; place désormais à une vision révisionniste des années dope d’un auteur qui s’efforce de garder la tête haute (non au crime !) et cherche une transcendance presque religieuse dans la galère quotidienne de ses années junky. Drôle d’époque qui voudrait que « se sortir » d’une mauvaise passe devrait mériter respect et adoration. Erreur sur toute la ligne et exit cette morale pseudo-protestante de la rédemption : la grande tradition littéraire de la junk-attitude est bien plus à chercher du côté des climats moites et violents d’un Burroughs ou d’un Benderson (le sexe cheap en plus) que du moralisme bon teint de Stringer. Et au lieu de plonger dans l’enfer interlope des rues New-Yorkaises, le lecteur a droit à une énième resucée de l’image du clochard céleste, histoire d’épuiser jusqu’à plus soif le mythe de l’underground. Un signe inquiétant d’épuration bien-pensante de la culture new-yorkaise, réduite après l’ère Giuliani à sa plus simple expression.