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C’est un fait établi : les gros festivals européens se tirent la bourre avec peu ou prou une programmation similaire, sur le mode : les jeunes pousses d’hier, devenues grosses machines d’aujourd’hui, tiennent la dragée haute aux « talents » de demain. Entre obscurantisme underground et machine de guerre commerciale, il existe néanmoins une zone intersticielle où s’insinuent une multitude de festivals délibérément alternatifs, dont le plus emblématique demeure « All tomorrows parties » (ATP), le meilleur festival rock du monde. Petit reportage Gonzo à l’ATP, en décembre dernier, « curaté » par Thurston Moore (Sonic Youth). Compte-rendu par Julien Bécourt – voir aussi la vidéo de Vincent Moon sur Chro.tv.

L’idée de ce festival a germé en 1999 dans le cerveau d’un certain Barry Hogan, ex-manager du big band pop Belle And Sebastian. Le groupe le sollicite un jour pour organiser un mini-festival dans le camp de vacances de Camber Sands où le chanteur a travaillé dans sa jeunesse. Hogan s’y attelle consciencieusement, et l’idée le séduit tellement qu’il décide de ne pas se limiter a une seule édition. Avec l’accord du groupe, le Bowlie weekender devient All tomorrows parties (en référence a la fameuse chanson du Velvet Underground), financé tout d’abord par sa propre boite de promo (Foundation). Mais contrairement à la plupart des festivals, ATP ne cède en rien aux sirènes du marketing : la programmation se plie en bonne et due forme aux choix, aussi exigeants soient-ils, d’un artiste séminal, curateur, à qui Hogan donne totale carte blanche. Ainsi se sont succédés dans le rôle du « curator » des personnalités au goût très sûr : Sonic Youth, Shellac, Tortoise, Autechre, Vincent Gallo, Throbbing Gristle, Devendra Banhart ou des artistes visuels tels que Jake & Dinos Chapman ou Matt Groening (créateur des Simpsons). Davantage qu’une vitrine de l’actualité « pop » -fatalement accompagnée d’un déferlement de sponsors et d’un essaim d’attachés de presse-, ATP est avant tout un lieu de découvertes qui se garde bien d’adopter l’esprit conquistador du mainstream. A d’autres le gigantisme et la Music for the masses, prétexte à des beuveries entre kids en mal d’ablutions dans la boue, ATP privilégie un cadre convivial et une proximité avec les artistes, logés à la même enseigne que le public, au sein d’un village de vacances en bord de mer. Evidemment, ce confort a un prix, mais à raison de deux cent et quelques euros le forfait pour les trois jours avec une cinquantaine de groupes programmés, autant dire que l’offre est attractive.

Pas de carré VIP

A en croire ses propos glanés ici et là, Barry Hogan est un personnage caustique qui rechigne à jouer les démiurges ou à faire des courbettes aux medias dominants. Sans concession pour l’esprit corporate qui sévit dans l’industrie musicale, ATP se passe très bien du rouleau-compresseur MTV. Après tout, pourquoi s’embarrasser de com’ inutile, alors que par simple bouche à oreille, le festival affiche systématiquement complet six mois a l’avance ? Face au succès croissant, ATP s’est exporté à trois reprises à Los Angeles, mais il semblerait que l’alchimie n’ait pas aussi bien fonctionné, le public américain boudant les concerts des artistes les moins connus. La faute au culte de la célébrité qui sévit à L.A. plus encore qu’ailleurs. Hogan annoncait pourtant la couleur : « Bienvenue à ATP 2002, l’unique festival où nous vous garantissons qu’il n’y aura ni tentes, ni punks a chiens. Les minables comme The Hives, Andrew WK, The Faint et The Streets ne s’y produiront pas. Il n’y aura pas de carré VIP, afin que les groupes ne puissent pas se comporter comme des rock stars ». De telles déclarations ne lui ont pas attiré que des amis. On lui reproche alors sa soi-disant volonté de standing middle-class, son arrogance de petit soldat indie qui s’en met plein les fouilles. Si tel était le cas, Hogan aurait depuis belle lurette licencié la marque ATP comme une franchise de fast food et délégué les manettes du festival à d’autres organisateurs aux quatres coins de la planète (ATP Japon, envisagé en 2004, est d’ailleurs tombé à l’eau). Las, contentons-nous de saluer le tour de force du projet, en se gardant de polémiquer sur les ouies dires.

Nightmare before Christmas

Contournant le système hiérarchique propre au star system, Barry Hogan cautionne avant tout l’esprit créatif et innovateur des groupes accueillis dans son festival, et peu importe si, dans la masse, se fondent certains prototypes de l’indie-rock plus consensuel. Pas question pour autant de faire du pied à des groupes promus pop stars du jour au lendemain (exit les Strokes, Arctic Monkeys et autres Klaxons), ATP privilégie des artistes dont la musique s’inscrit durablement dans le temps, ne rencontrant le succès que grâce à une endurance et à une vision artistique imperméable aux tendances éphémères. Désormais épaulé par sa femme et un staff réduit au strict minimum, Barry Hogan peut être fier de son bébé, flanqué d’un label dont les artistes (Bardo Pond, Alexander Tucker, Fursaxa, Jackie-O-Motherfucker, The Magic Band…) reflètent bien la ligne aventureuse promue au fil des ans. On est au demeurant très loin d’un « bon goût » élitiste, l’ambiance est à la fête excentrique comme savent si bien la concocter les anglais. Initialement prévu pour accueillir trois mille personnes, ATP s’est aujourd’hui déplacé dans un camp de vacances à Minehead, à l’est de Glastonsbury, pour pouvoir contenir le double. Confiée a Thurston Moore, guitariste de Sonic Youth et saint-patron de l’avant-garde, la programmation de cette dernière édition (renommée pour l’occasion The Nightmare before Christmas), fut à ce titre éloquente : les héros du heavy-punk (Stooges, MC5, Melvins, Flipper, Dinosaur JR…) y côtoyaient le free-jazz (Peter Brötzmann, Han Bennink, Chris Corsano, Mats Gustaffson…) , le folk psychédélique (Six Organs of Admittance, Sunburned, No-Neck Blues Band, MV / EE…) et le noise expérimental (Nurse With Wound, Wolf Eyes, Prurient, New Blockaders…). Rien que du petit lait pour les tympans ! Compte-rendu ci-dessous.
Vendredi 9 décembre 2006

Il est 21h00 quand notre cortège de parisiens, après cinq heures de route interminables, atteint enfin la terre promise : le Butlin’s Holiday Camp, à quelques dizaines de miles de Glastonbury, juste en face du pays de Galles dont on distingue la côte à l’horizon. Vu de l’extérieur, ce camp de vacances balnéaire dominé par un immense chapiteau à sept pointes, ressemble davantage à une ambassade raëlienne qu’à un lieu de villégiature, surtout en cette saison. Pas le temps de visiter, c’est déjà râpé pour les concerts de Nurse With Wound et Flipper, deux groupes mythiques que je m’étais juré de ne pas louper. Foutu aussi pour Richard Youngs et Dead Machines. Damned. Je ne prends même pas la peine de déposer mes affaires dans le chalet. Escorté par un Vincent Moon sous speed naturel, je traverse en trombe les allées de baraquements entrecoupées de terrains de jeux et d’un mini-golf à l’abandon, avant de faire irruption dans la galerie centrale qui sert de point de jonction entre les trois salles de spectacle : la Center Stage, à l’étage, qui peut contenir jusqu’à trois mille personnes, la Red Room intermédiaire (la plus conviviale, agencée un peu comme le Trabendo) et le Crazy Horse, au son nettement plus faiblard. On traverse au pas de course ce hall immense où s’alignent des jackpots et des jeux d’arcade à foison, des pubs à la moquette spongieuse, des KFC-PizzaHut-Burger King, un trampoline et même un mini-supermarché. Le décorum, très carton-pâte, est à mi-chemin entre l’ancien parc d’attractions de la Gaîté Lyrique et Chérie, j’ai rétréci les Gosses. Bref, un genre de centre commercial au kitsch prononcé, fleurant bon le Club Med à l’anglaise. Il y a un monde dingue, une file d’attente à perte de vue (sans compter un système de bracelets de couleurs franchement pas convaincant, la logistique étant le gros point faible de cette édition) que je grille allégrement pour pouvoir assister au concert des Stooges. Voilà donc la salle principale, une sorte de pub démesuré avec des petites tables, une grande scène, et l’incontournable sol à suspension hydraulique. Trop tard pour commander une bière, voilà que les musiciens déboulent (Mike Watt des Minutemen à la basse !), rejoint sous les ovations du public par Iggy qui fait son numéro de cabotinage comme à son habitude, arpentant la scène de long en large comme un tigre dans une cage trop petite. 1969, TV eyes… Mais quand l’iguane quinquagénaire embraye sur I Wanna be your dog en slammant quasi à poil dans le public, je ne peux m’empêcher de voir en flash cette pub pour téléphone mobile dans laquelle il s’auto-parodie avec un certain cynisme. En « vrai », c’est pareil, tout est surjoué, personne n’y croit vraiment mais après tout, c’est ça le rock’n’roll à papa. Le show est réglé au millimètre, y compris lorsqu’une bonne trentaine de fans se retrouve à danser sur scène. Et comme dans la pub, je finis aussi par raccrocher. Il est grand temps que j’aille m’en jeter une pour me mettre au diapason. Je snobe Sonic Youth que je connais par coeur pour me diriger vers la Red Room où Deerhoof, à mon grand dépit, vient juste de terminer. Je retrouve au bar de vieilles connaissances, Dave Phillips et Joke Lanz, de glorieux noisiciens qui jouent le lendemain en tout anonymat. Mais chut, c’est un secret. Je n’en suis qu’à ma troisième pinte et je baille déjà. Soit mon accumulateur d’orgone est en panne, soit je suis encore dans le gaz, mais j’ai du mal à comprendre ce qu’on peut trouver de transcendant dans les interminables digressions shoegaze de Bardo Pond auxquelles je prête une oreille distraite tant elles se noient dans un éther soporifique. La techno a sa trance goa, le rock a ses Grateful Dead du pauvre. J’ai besoin d’une drogue plus dure pour me mettre en transe. Ca tombe bien, Prurient passe juste après. Tout en feedback suraigu et en nappes bruitistes vrombissantes sur un lit de hurlements agressifs, la musique du super vilain au gant de cuir, pétrissant ses machines dos au public, est intraitable. Le noise vous pousse dans de tels retranchements que l’on observe en général deux sortes de comportements dans le public : état de pétrification catatonique ou entrechocs corporels. J’opte en l’occurrence pour la deuxième option et me jette à corps perdu, c’est le cas de le dire, contre les headbangers du premier rang qui en font tout autant. Chauffé à blanc et barbouillé de houblon, je fonce à nouveau dans la grande salle où The Dead C a déjà entamé son set. Ce trio culte néo-zélandais, mené par l’artiste conceptuel Michael Morley, existe depuis plus de quinze ans et se produit pour la première fois en Europe. Le groupe égrène pendant plus de deux heures un long mantra improvisé, guitare au scalpel et batterie répétitive, quelque part entre This Heat et le versant le plus hermétique de Wire (Corpus Hermeticum est d’ailleurs le nom du label du guitariste Bruce Russell, qui officie également dans le groupe Handful of Dust). Le guitariste échange sa place avec le batteur, et ça repart de plus belle… Riffs ténus, la musique de Dead C en devient perturbante (si ce n’est rébarbative) à force de répétition, comme une cocotte-minute sur le point d’exploser, une forme de psychédélisme réfutant toute possibilité de transcendance. Minimalisme, flegme et absurdité forment les angles de ce parfait triangle isocèle. Un peu groggy, je me rends compte que j’ignore l’emplacement de mon chalet et que la clé est entre les mains de je ne sais qui. Après un long moment d’errance pendant lesquels j’en profite pour aborder un groupe de lolitas dévergondées (attraction locale, il va sans dire), je finis par retrouver ce cher Otto de Vodkacoca, mon coloc de bungalow, qui se promène micro en main, aussi cuit que moi… Je découvre enfin le « chalet », en fait un mini-appartement dans une rangée de bâtisses à deux étages le long d’allées symétriques. La déco est d’un mauvais goût exquis, so british. Je m’affale sur le canap’ en compagnie de mes roommates, le temps d’écluser une dernière canette de Foster’s devant le programme TV concocté par Thurston Moore (des films expérimentaux, d’excellents films d’auteur, des archives de concerts punk, des vidéos de Sun Ra… le must, quoi) et c’est l’extinction des feux.
Samedi 10 décembre 2006

Le programme commence fort avec The New Blockaders. Dès 1982, ce groupe-concept fondé par Richard Rupenus a posé les fondations de la nébuleuse industrielle de la fin des années 80 avec ses slogans tout droit hérité des manifestes Dada et Futuriste (« Even anti-art is art, and that’s why we refuse it »). Pourtant, Rupenus est absent, tout comme GX Juppiter Larsen, le génie farceur des Haters, qui aurait semble-t-il loupé son avion. On distingue sur scène six individus en costards, cagoulés comme une milice de l’ETA. Je les ai démasqués, mais chut, c’est un secret. Le groupuscule de performers produit un barrage de bruit pur à l’aide de divers objets métalliques, pédales d’effets et instruments fait-maison amplifiés a l’extrême, synchronisés à une lumière blanche dont l’intensité varie en fonction du flux sonore. La cacophonie se poursuit avec Hair Police, agrémenté de John Olson de Wolf Eyes au saxophone qui prodigue d’intenses feulements à la Anthony Braxton, rattrapé par un jeu de batterie rock déstructuré et un attirail de power electronics à base de vieux Casio modifiés. Ca dépote sévère, avec une rage contenue qui rappelle les débuts de Black Dice. La sauvagerie de la performance, entre les convulsions de Connelly (également bassiste de Wolf Eyes) et l’épileptique électronicien, confine au burlesque. Mais il est encore tôt et le public reste étrangement sage. Eh les gars, c’est le moment de sortir les t-shirts I love noise. Vient ensuite le tour de Eye, le japonais hurlant et bondissant des Boredoms, en duo avec Mats Gustaffson, intense musicien free-jazz suédois, alternant saxophone ténor, clarinette et électronique. Le face à face est spectaculaire, surtout au moment où Eye, en état de grâce, entame une chorégraphie sonore à l’aide de boules lumineuses qu’il agite à bout de bras, déclenchant des rafales de noise synchronisées à sa gestuelle et à ses cris perçants. Comme le dit si bien le blog 20JazzFunkGreats, Eye, avec ses drôles de dreadlocks, « ressemble à une sorte de version zen mythique de Cthulhu. » L’improvisation est de toute beauté. Tout le monde s’accorde à le dire, ce fut l’une des performances les plus scotchantes du festival. Changement de cap pour assister au final de mes amis de Blood Stereo, un couple d’écossais responsable du micro-label Chocolate Monk (cassette / CDR et vinyls only). Dylan Nyoukis chevrote comme une brebis diabétique en grimaçant les yeux clos tandis que Karen Lollypop dévide ses cassettes déraillantes. Un grand moment de poésie sonore cradingue et de psychédélisme low-fi. Retour à la Red Room. Toujours plus free, toujours plus fort, le trio Chris Corsano à la batterie, Paul Flaherty au sax tenor (décidément, c’est la journée des poumons hypertrophiés) et Spencer Yeh (aka Burning Star Core) au larynx amplifié transforme l’improvisation collective en numéro de prestidigitation jazz-core traversé par un souffle shamanique. Abrasif, certes, mais totalement envoûtant. Je m’éclipse pour aller voir les revenants de Gang of Four et le contraste est flagrant; le show est très élégant, très sobre, très rock. Mais aussi trop froid, trop carré, trop propre. Aucune place pour l’improvisation et le gang des quatre affiche une morgue quelque peu désuète. Jusqu’à ce que le chanteur défraîchi se mette à pilonner au marteau un four à micro-ondes qui ne résistera pas plus de dix minutes. Toujours est-il que je m’ennuie sur les bords jusqu’à Damaged goods, l’une de mes chansons fétiches dont je me surprend à scander les paroles en sautant dans la foule survoltée. « Sometimes I’m thinking that I love you / But I know it’s only lust / Your kiss so sweet / Your sweat so sour… ». Je redescends au Crazy Horse pour jeter un œil sur la perf de Leslie Keffer, dernière recrue du label de Thurston. A quatre pattes sur une table la voix bardée d’effets, elle ressemble à Linda Blair dans L’Exorciste qui se prendrait pour Meredith Monk. Bien barrée la demoiselle, je suis ravie de l’avoir découverte en live. Retour dans la grande salle pour les Sun City Girls (leur dernier concert avec le batteur Charles Gocher, dont j’apprends tristement la mort en rédigeant cet article), qui accumulent depuis le début des années 80 un véritable cabinet de curiosités. Leur discographie pléthorique, cosmogonie à part entière, mêle free-punk hindouisant, divagations lounge ésotériques, folk de fakirs, cérémonial animiste, spoken words, performance bizarro-dadaïste et burlesque impro-chiant. J’ai beau être un fan de la première heure (ou quasiment), le dernier versant prend le dessus, et je suis déçu de ne pas les voir arborer leurs costumes bariolés et leurs masques rituels. Du coup je m’enfuis voir les Comets On Fire, tornade psychédélique qui embrase progressivement la salle à coups de riffs sauvages et de percussions tripantes. L’incroyable batteur free Chris Corsano et l’un des membres de Awesome Color viennent les rejoindre pour un flamboyant jam final dans une orgie de spots multicolores. Progressif, le mot est lâché. Me voilà converti au prog-rock, je n’ai plus qu’à me laisser pousser une barbe de druide. C’est l’heure de faire un break. Papotages au chalet de Dylan et Karen, goulées de vin et dégustation de substances illicites. Se mettre minable est un sport national, et je me suis complètement accoutumé aux moeurs locaux. Je retrouve ensuite Joke et Dave au stand de Dennis Tyfus, le dessinateur-performer cinglé du label belge Ultra Eczema. Il se dégage un parfum de Do-It-Yourself et un sens de la communauté comme je n’en avais plus ressenti depuis mes premières exactions dans l’underground arty. Remonté a bloc, tout le monde se retrouve au pub. Je suis en pleine montée quand le type de Harbinger Sound (micro-label anglais entièrement dévolu à la pornographie sonore la plus radicale) passe aux platines. Ses 45 tours punk vintage déclenchent en quelques minutes un joyeux pogo général. La soirée se poursuit dans le chalet de Wolf Eyes où l’on frise rapidement l’émeute. Un concours de bras de fer avec Chris Corsano bat son plein, ça braille, ça grimpe sur les tables, c’est du grand n’importe quoi.
Il doit bien y avoir cent clampins qui se bousculent à l’intérieur, et cent autres qui se bousculent devant. Spencer Yeh manque de se friter avec un visiteur impromptu, j’ai le vague souvenir de quelques mots échangés avec Byron Coley (le fondateur de Forced Exposure, fanzine mythique qui a forgé toute mon éducation musicale, aujourd’hui principal mail order de musique indépendante), avant de m’immiscer dans un autre chalet de fêtards. Pour la suite, je ne réponds plus de rien. Dans un état second, voire tertiaire, il me faut une éternité pour retrouver mon chemin à travers le labyrinthe des allées que je sillonne de long en large en grelottant sous la pluie, complètement a l’ouest… Mais où est passé mon mojo ?

Dimanche 11 décembre 2006

Debout les morts, il est 13h00 et le marathon reprend plus tôt que prévu avec Dinosaur Jr, revenu de sa traversée du désert. Rien n’a changé, Jay Mascis s’emballe toujours sur ses soli de guitare, chante toujours avec une voix de fausset et a toujours l’air d’avoir une serpillière sur la tête ; Lou Barlow fait toujours figure de nerd teigneux et Murph est toujours un aussi mauvais batteur. De plus en plus Dinosaur, mais de moins en moins Jr. Ou c’est moi qui ai pris un coup de vieux ? A ce compte là, je préférerais voir Neil Young & Crazy Horse plutôt que leur réplique indie, usée jusqu’à la corde. Je vais brièvement tendre l’oreille auxSkaters, un duo drone-noise qui éveille depuis longtemps ma curiosité, mais le son est tellement approximatif – sorte de porridge noise, pâteux et opaque- que je finis par rebrousser chemin, d’autant qu’il n’y a strictement rien à voir sur scène, les deux membres du groupe restant recroquevillés dans l’obscurité, dos au public. Je suis à priori partisan de ce genre d’attitude et de son, mais à ce moment précis, je n’avais pas la pharmacopée requise dans le sang. La trêve nocturne fût de courte durée, du coup je retourne faire un break dans la piaule et je bloque sur la télé qui diffuse Coming apart, incroyable film des années 60, en plan fixe et en temps réel, préfigurant la real-TV. Après un conciliabule entre chalets, on se décide à sortir de l’enceinte du camp pour se mettre en quête d’un fish and chips pittoresque. Hypnotisés par les odeurs de friture d’un self en bord de mer, nous voilà attablés devant une immonde plâtrée de beans arrosée d’un café goûteux comme un jus d’éponge ; avant d’être rattrapés par la nausée, direction la plage pour une petite bolée d’air marin. A ce niveau là, Minehead n’a rien à envier à Knokk le Zout. Après une séance de gym tonique sous un soleil radieux et un quart d’heure contemplatif devant l’océan, retour à nos moutons. A quelques pas de l’entrée, je sens le sol vibrer d’une profonde secousse tellurique. Un séisme ? Ah non, c’est les Melvins qui font leur balance et ne vont pas tarder à jouer. Tant pis, je sèche, j’ai chopé une crève carabinée et j’opte plutôt pour l’option thalasso dans le parc aquatique. Piscine à vagues, toboggans, jacuzzi, jolies filles, tout y est. Un vrai bonheur, cette colo. Retour au front avec Awesome Color, un jeune groupe du Michigan (encore un!) récemment signé sur Ecstatic Peace. Leur fuzz-rock aux accents stoogiens, ultra énergique, met tout le monde de bonne humeur, et quand le chanteur aux tremolos accrocheurs se met à flageller sa guitare, le public est définitivement conquis. Une vraie révélation. J’enchaîne sur My Cat Is An Alien, un duo italien dont j’ignorais l’existence (ça alors!) et qui m’enthousiasme au plus haut point durant le premier quart d’heure. Instruments-jouets clignotants, guitares électriques, mégaphone, percussions, les sons s’accumulent par strates en une masse noise hypnotique, tellement tournoyante qu’elle finit par tourner en rond. Ou est-ce moi qui suis loin loin loin dans mon crâne ? Je décroche pour aller voir Wolf Eyes au sommet de leur forme, déployant une énergie drastique qui en laissera plus d’un cloué au tapis. Grâce au son énorme de la salle, les coups de boutoir électronique de John Olson, la basse convulsive de Mike Connelly et les hurlements rauques de Nate Young n’ont jamais paru aussi puissants et maîtrisés. Dooooooooom !!! N’en déplaise a leurs détracteurs, Wolf Eyes mérite bien son titre de meilleur groupe (anti-)rock du monde. Viennent ensuite les très attendus Negative Approach, le groupe le plus hargneux de la scène punk-hardcore midwest des années 80, fraîchement reformé. Tout le staff du festival est présent sur scène pour les acclamer. Le furibard chanteur John Brannon, toujours Ready to fight, est le héros de la soirée. La brutalité du pogo (une chaise vient même s’écraser contre la scène) commence a inquiéter un service de sécurité un peu trop zêlé. Poings en l’air à l’unisson avec la foule, John Olson et Thurston Moore s’emparent d’un micro sur le dernier morceau qui restera comme l’un des clous du festival. Oï ! Frôlant la crise cardiaque et criblé d’ecchymoses, je rejoins le clan des dessinateurs (Jonas, Hendrik Hegray, Dennis Tyfus) qui s’échangent leurs productions respectives au stand merchandising, et je croise au passage le cinéaste Jonathan Caouette, avec son équipe technique, qui est en charge d’un film sur le festival et qui n’en perd pas une miette, ravi d’interpeller quelques freaks au passage. Pris dans le feu des discussions, j’en oublie les concerts. Tant pis pour MC5, Six Organs Of Admittance et Be Your Own Pet, groupe teenage-punk qui a paraît-il retourné la salle. Et dire qu’en France on se pignole sur les petits bourgeois poseurs de Naast et The Plasticines, c’est désespérant… C’est l’heure du dernier round avec No-Neck Blues Band et Sunburned Hand Of The Man, deux groupes qui partagent une approche protéïforme de l’improvisation tribale et psychédélique, comme elle pouvait se pratiquer dans les années 70. Je reste au bar pendant la performance néo-beatnik de No-Neck, un chouïa trop théâtrale à mon goût, en dépit des efforts louables de la vocaliste japonaise, clone de Yoko Ono, et d’un sosie de Stapleton qui s’applique a secouer des cymbales au bout d’une corde, pendant que le batteur, monté sur échasses sous un drap noir, tambourine tout en se débarrassant de ses oripeaux. Les guitaristes, quant à eux, sont en roue libre. La sauce a du mal à prendre, mais je finis à la longue par me sentir hypnotisé. Sunburned, dont la performance quelques mois plus tôt aux Instants Chavirés (Montreuil) m’avait passablement gonflée, a la lourde tâche de clore le festival. Mission accomplie, sous le signe de la transe. C’est un vrai bronx sur scène et je regrette de ne pas avoir de champis sous la main pour mieux profiter de cet exceptionnel free-form freak-out qui relève autant du happening à la Fluxus que du concert à proprement parler. Deux batteries, un violoncelle, pas moins de trois guitaristes à genoux, des accessoires insolites (un buste de mannequin, les rameaux d’un arbre…), je ne sais plus qui est qui ni qui fait quoi, un drag queen à la perruque rouge flashy s’empare du micro et se met à entonner des incantations… Le public est en osmose totale, des disques sont envoyés dans le public, des posters fluos sont distribués… Retour à la normale après cette ultime extase psyché et retour à Paris le lendemain chargé d’une énergie créative incandescente, des parcelles de cosmos cristallisées plein la tête et l’impression persistante d’avoir pris part à un festival historique. Après quelques jours de réadaptation, la vie nocturne parisienne révélait à nouveau sa prodigieuse vacuité… Tout cela s’était-il vraiment passé, à seulement 300 miles de Londres ?

Voir la vidéo de Vincent Moon sur Chro.tv
Voir également le site officiel d’ATP pour connaître les prochaines programmations
A propos du festival ATP, lire aussi Chronic’art #32