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C’est au détour d’une compilation Nuggets que nous sommes tombés (à genoux) sur « My world fell down » de Saggitarius. Un choc. Un cousin brillant de « God only knows », oeuvre suprême de Brian Wilson. En marge des chef-d’oeuvres « officiels » de la pop-musique des années 60 (« Pet sounds » des Beach Boys, « Forever changes » de Love, « Revolver » des Beatles), un disque hallucinant avait été occulté par l’histoire…

Depuis l’apparition du format CD au milieu des années 80, les maisons de disques ont pu rééditer leur catalogue. Aujourd’hui enfin, le monde de la réédition est un univers totalement sérieux, professionnel, rudement bien documenté et à nouveau passionnant : les disques retrouvent presque leur éclat et leurs attraits originaux sous forme de livrets fouillés, à l’iconographie riche, plus généralement sous forme de « coffrets-tombeaux » diront certains, hobbies masturbatoires pour vieux garçons sûrement. Les enregistrements de Saggitarius, The Ballroom et The Millenium, véritables mines d’or pur pour amateur éclairé de pop-music, font partie des choses les plus intéressantes à avoir été récemment exhumées. Il faut donc remercier les Californiens obsessionnels de Sundazed, et surtout les efforts maniaques des anglais de Poptones, Joe Foster en tête. Pour les néophytes, rappelons que Poptones est le nouveau label d’Alan Mc Gee qui, devenu très riche suite au succès d’Oasis, a mis fin à l’aventure Creation Records pour créer un label libre. Depuis, il enchaîne avec bonheur la signature de nouveaux artistes et les rééditions.

C’est donc chez Poptones que le moindre son enregistré par les quelques soldats de l’ombre de la galaxie Gary Usher / Curt Boettcher sort aujourd’hui. Gary Usher, producteur émérite chez Columbia (The Byrds, Simon et Garfunkel et un beau paquet de surf-music à succès) travaille un jour en studio avec Brian Wilson lorsqu’ils entendent dans une pièce voisine un son incroyable. Celui de Curt Boettcher, petit génie qui, depuis 1962 et son premier groupe The Gold Briars, trace péniblement sa route sur le chemin du succès en tant que producteur (The Association) et compositeur (Summer’s Children). Depuis quelques années, notre homme a créé avec Keith Olsen et Sandy Salisbury son propre groupe, The Ballroom, qui deviendra par la suite The Millenium, à l’origine d’un album mythique : The Millenium begin, premier opus à avoir été enregistré sur une console 16 pistes, largement en avance sur son temps. Sandy Salisbury dira plus tard, à propos de cet album : « Ces chansons, ces arrangements imbriqués, ces constructions émotionnelles et ces comptes-rendus musicaux de nos sentiments, sont plus imposants aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été, car tout le monde peut voir, à travers la perspective historique, le véritable chef-d’oeuvre artistique que ce groupe de huit personnes a peint grâce à la pop-music. Je suis honoré d’avoir travaillé avec ces fins musiciens, tous ensemble des artistes. D’en faire partie m’épate encore aujourd’hui. Je dois avoir un bon karma. » Ce sont les sessions d’enregistrement de ce groupe désormais culte qui ravirent les oreilles de Brian Wilson et Gary Usher.
De là naîtra la collaboration Usher / Boettecher, une des plus créatives de l’histoire de la pop. Frustré par son rôle lucratif mais restrictif, Gary Usher veut également de son coté créer non plus pour les autres mais pour lui seul une musique ambitieuse, respectant les canons pop de l’époque (orchestration soignée, songwriting évident) tout en utilisant toutes les possibilités d’expérimentations et d’invention qu’offrent les techniques d’enregistrement de l’époque. Avec Boettcher, il trouve son alter-ego idéal (il dira plus tard : « Il n’y a aucune comparaison entre Curt et Brian Wilson. J’ai travaillé avec les deux, et en termes de talent brut et de génie à entendre, à voir et à faire, Curt était à des années-lumière en avance sur Brian. Personne ne croira ça, car Curt n’a jamais eu la notoriété de Brian, mais c’est vrai. »). La collaboration entre ces deux oubliés de l’histoire officielle s’avère immense et prend pour nom Saggitarius (référence au signe astral d’Usher). Deux disques témoignent aujourd’hui des ces savantes manipulations : Present tense, chef d’oeuvre de haute volée, probablement l’un des meilleurs disques produit sur la cote ouest des Etats-Unis dans la deuxième partie des sixties, à ranger à proximité du Pet sounds des Beach Boys, et The Blue marble, déjà porté sur l’électronique.

Poptones a sorti depuis un an sous des pochettes plus belles les unes que les autres une dizaines d’albums (souvent inédits) regroupant tout ce que les membres de ces entités variables ont pu graver sur bande. Outre une compilation de Curt Boettcher (Misty mirage), un Joey Stec et un Sandy Salisbury, deux curiosités sont à mentionner. Tout d’abord Add some music to your day (a 1970 symphonic tribute to Brian Wilson), surprenant pataquès pas toujours très engageant de reprises des Beach Boys pour petits et grands orchestres classiques, et California music de Curt Boettcher. Album qui témoigne entre autres choses assez hilarantes de l’intérêt de ce dernier pour la disco naissante, grand n’importe quoi entre la ringardise californienne la plus totale et la pêche miraculeuse aux samples mortels.
Le plus intriguant reste que ces disques, quand ils avaient la chance de sortir, ne rencontrèrent au mieux qu’un succès d’estime. Mais redescendre aujourd’hui dans ces archives quasiment immaculées est souvent gratifiant : quel bonheur que de redécouvrir ces merveilles de soft-rock psychédélique. Un excellent trip rétros à disposition du public festoyant de la chose pop.

Lire la chronique de Magic time