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La jolie américaine VV (cheveux noirs et bottes de cuirs) m’accueille en me disant que j’ai une jolie veste. Je lui répondrais bien qu’elle a un joli minois, mais je ne veux pas pourrir l’interview. Car l’anglais Hotel (blouson Strokes et badge Velvet) a tout du mari jaloux. A deux, ils ont du bagout. Interview.

Hotel : Désolé si on n’est pas très réactifs. On n’a pas beaucoup dormi depuis quelques jours. On est en tour-promo, on enchaîne les villes et les interviews…

Chronic’art : Apparemment, vous avez l’air de bien aimer voyager… J’ai l’impression que c’est un thème qui revient souvent dans vos chansons. Le voyage, le mouvement…

VV : Oui, il y a un côté road-movie, road-trip…

Hotel : Notre premier voyage ensemble en Amérique nous a peut-être inspiré cette musique. On voyageait en voiture, juste tous les deux, dans des paysages souvent déserts, en écoutant de la musique, en s’arrêtant de temps en temps pour jouer de la guitare. Il y avait une monotonie, une répétitivité du paysage, comme si rien ne changeait pendant des kilomètres et des kilomètres, qui nous a sans doute influencé. Notre musique est un peu comme ça : répétitive, lancinante, et dure en même temps.

Le blues, c’est aussi une musique de voyageurs, liée traditionnellement aux parcours initiatiques…

Hotel : Oui, on est inspiré par le blues, à un certain point. Le feeling des musiciens américains des années 30 est pour moi la plus belle chose du monde. Parce que c’est une musique fondée sur des éléments très simples, très naturels : battre la mesure en tapant du pied, jouer des riffs en boucle, miauler son texte. C’est très primitif et très puissant. Et je trouve que c’est une bouffée d’air frais aujourd’hui, en 2003, de jouer cette musique. Dans un environnement dominé par la technologie, quand les musiciens accumulent des couches et des couches d’instruments sur du matériel high-tech pour des productions hi-fi, ça me semble salutaire de revenir à ces bases, à ces racines musicales.

C’est vrai que le son de l’album est assez particulier. Les arrangements sont réduits au strict minimum, mais la production fait sonner les guitares de manière assez sourde, brute. C’étaient des conditions d’enregistrement très lo-fi ?

Hotel : On a d’abord écrit et enregistré les chansons dans une cave. On s’asseyait, on jouait l’un pour l’autre pendant des heures et on enregistrait avec un minimum de matériel. C’est notre son. On faisait le rythme en tapant du pied, et on jouait approximativement, sans chercher la perfection, mais juste l’émotion. VV ne joue pas très bien de la guitare, enfin elle joue à sa manière… bizarre, mais moi j’adore (rires). Donc ça sonne un peu crade comme ça, primitif. Et encore, lorsqu’on a voulu ajouter une batterie, ça n’allait pas du tout.
C’était beaucoup trop sophistiqué par rapport à ce qu’on avait en tête. Il fallait que la batterie sonne comme un pied qui bat le rythme, très simplement, à la manière de Moe Tucker ou de Bobby Gillespie quand il jouait avec les Jesus and Mary Chain.

Vous avez commencé à composer en vous envoyant des cassettes qui voyageaient entre Londres et les Etats-Unis ?

VV : Oui, après notre rencontre à Londres, on a décidé de garder le contact musical en s’envoyant des cassettes. On enregistrait chacun de notre côté sur un 4-piste, pendant 6 mois. Et on a accumulé beaucoup d’idées et de matière comme ça. Mais à la fin, c’était devenu ennuyeux et vraiment trop long. La séparation était pesante. On attendait impatiemment le courrier, le coup de téléphone. Puis, on a eu assez d’argent pour se retrouver et travailler vraiment ensemble…

Hotel : On a gardé certains enregistrements issus de ces « courriers transatlantiques » sur l’album. Comme le morceau The Hand. Mais ces musiques ne ressemblaient pas vraiment à l’album. Plutôt à des musiques de films, des morceaux instrumentaux, ou des dialogues, comme extraits d’un film, ou d’une interview, d’une conversation téléphonique…

Vous avez été influencés par le mouvement lo-fi des années 90 ?

Hotel : Un peu. Mais surtout par des groupes underground, comme Sonic Youth ou Blonde Redhead, qui sont devenus plus connus ensuite. On était plus marqués par l’esprit du rock indé que par les particularités des productions. Je n’ai jamais été vraiment fan de Sebadoh par exemple. La production lo-fi de notre album dépendait aussi de notre budget pour l’enregistrement, plutôt limité… Mais je ne suis pas vraiment emballé, en général, par l’idée de travailler dans un studio très cher, avec du matériel sophistiqué, des canapés en cuir et un bar. Ce n’est pas un endroit pour écrire des chansons. J’ai l’impression que j’y passerai plus de temps à picoler, à feuilleter des magazines et à regarder MTV. Si un simple magnétophone peut enregistrer la meilleure interprétation d’une chanson, avec toutes ses vibrations, ça me semble suffisant. L’album de démos de PJ Harvey me touche plus que ses albums très produits. C’est juste elle et une guitare dans sa chambre. C’est mieux que n’importe quel album à plusieurs millions de dollars.

VV : On aime bien l’idée de capturer les choses au moment où elles se produisent. Ce que faisaient les musiciens lo-fi. Sans trop se soucier de le production, de savoir si les niveaux sont bien réglés, et tous ces trucs…

Hotel : Tout est une question de « vibes », pas de qualité sonore. Bikini Kill, Huggy Bear, Pussy Galore : ces groupes capturaient le moment, même si c’était un moment « mal joué ». Ce qui est important, c’est l’intensité, l’énergie capturée, sur le vif.
Vous citez tous les deux Huggy Bear, un groupe anglais. VV, tu écoutais aussi cette musique quand elle est apparue ?

VV : Oh oui, Huggy Bear, Bikini Kill étaient très réputés sur la West Coast, et aux Etats-Unis en général, grâce à des labels comme K Records.

Hotel : Quand je dis aux Etats-Unis que je connais bien Karen des Huggy Bear, les gens sont hystériques. Ce groupe est véritablement culte là-bas…

Votre musique m’a aussi fait penser aux 70’s. Un ami à moi définit votre album comme « du Royal Trux qui peut s’écouter »… Un peu comme eux, vous faites une relecture contemporaine d’une musique du passé ? Superstition me fait penser à Lose des Stooges par exemple ?

Hotel : Oui, j’adore Royal Trux. Mais mes groupes préférés des 70’s sont Canned Heat, Lovin’ Spoonfull, The Rascals, des trucs ragtime… Et puis Suicide peut-être. Mais pas vraiment les Stooges. Je ne crois pas qu’on ait vraiment été marqués par les 70’s. Et j’ai plutôt tendance à détester le hard-rock, à part peut-être AC/DC. La plupart des groupes 70’s qui se sont inspirés du blues ou du boogie l’ont plutôt détruit qu’autre chose à mon sens.

Il y a un côté menaçant dans votre musique aussi. La répétition, la longueur de certains titres, créent une sorte de tension dangereuse. Vous aviez envie d’inspirer ce genre de sentiment ?

Hotel : J’aime bien la tension née de la répétitivité. John Cale, Dream Syndicate, Spacemen 3, qui répètent encore et encore les mêmes notes, sur un même tempo, comptent parmi mes groupes préférés. Aussi, nous enregistrons sur un métronome, ce qui rend nos chansons très répétitives, très rigides, à la différence des groupes de rock classiques, qui peuvent faire des crescendos, des accélérations… Cette manière de tenir le rythme obsessionnellement produit cet effet menaçant, que rien ne vient perturber. Pas de solos, pas de breaks de batterie, juste le rythme…

Comme nom de groupe, The Kills, c’est assez menaçant aussi…

VV : Nous cherchions vraiment un nom pour le groupe. Nous avons tapé une liste de noms possibles et celui-là est le dernier que nous ayons trouvé, et le bon.

Hotel : Nous voulions un nom intemporel, qui puisse appartenir à toutes les dernières décennies. The Kills aurait pu être un nom de groupe des 60’s, des 70’s, et c’est un nom de groupe parfait pour les 90’s. Succinct, aiguisé… menaçant (rires).

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Keep on your mean side