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Kim Deal, sans groupe depuis la séparation des Pixies et l’éclatement des Breeders, revient avec une nouvelle formation (seule sa soeur Kelley restant du groupe d’origine), et une série de chansons plus apaisées que survoltées. Kim Deal n’a rien perdu cependant de sa véhémence pour défendre ce nouveau projet. Interview technique.

Chronic’art : On a été très impressionné par le son de ce nouvel album. Comment avez-vous procédé ?

Kim Deal : Ton micro marche là ? (elle s’approche du micro) Voilà ma voix, voilà un son, qui est du souffle, qui est une vague d’air, une onde, qui passe par le microphone et est enregistrée par ta machine. Sur ton mini-disc, il y a écrit « digital recorder ». En fait cet appareil n’enregistre pas vraiment ma voix, n’enregistre pas le son dans sa dimension temporelle. Ca n’enregistre pas. Ca transforme des données. Albini n’a fait qu’enregistrer de manière normale, du son, des ondes sonores. Il n’y a rien de neuf là-dedans, sauf que plus personne ne travaille comme ça. On a enregistré les ondes sonores avec des micros et des câbles normaux, qui ont transmis les ondes en temps réel sur des bandes magnétiques, qui tournaient et tournaient sur elles-mêmes en même temps que le son s’y gravait. Puis on fait un mix sur une cassette, qui dure le temps qu’a duré l’enregistrement de ces chansons Plus personne n’utilise ce genre de cassette (« 1/2 inch tape »).On apporté cette cassette au mastering et on a gravé un disque vinyle, on a tracé un sillon dans ce disque, qui dure aussi longtemps que dure l’album. Et on a récupéré le long copeau de vinyle, le « sworf », c’est comme ça que ça s’appelle, qui est sorti de cette gravure, un seul et unique long rouleau de vinyle, on l’a récupéré dans un petit seau. Et j’ai donné ce long copeau de vinyle à Vaughan Oliver, la personne qui s’occupe de la partie visuelle de 4AD, pour qu’il l’utilise sur la pochette du CD. C’est d’ailleurs le « sworf » qu’on voit sur la pochette du CD.

Pourquoi était-ce si important pour toi de travailler de cette manière ?

Parce que j’en ai soupé de ces ingénieurs du son qui transforment tes sons dès que tu as le dos tourné. Tu fermes la porte du studio, il y a encore l’ingé-son qui rajoute de la compression à ta prise. Parce qu’il veut un son de batterie excitant, avec des pieds et des charleys qui claquent. Et ce n’est pas une question de « saturation », comme l’on fait les Who. Lorsque les Who ont commencé à enregistrer, ils jouaient tellement fort que les ingénieurs du son utilisaient un limiteur de volume, parce que la bande de la cassette ne pouvait pas le supporter. La compression n’enlève pas la saturation, ça la fait sonner plus « catchy ». Ils adorent ça. Leur écoute est complètement formatée. Quand j’allais seule en studio enregistrer mes maquettes, tous les ingénieurs travaillaient sur ordinateur, avec Pro-Tools : ils étaient incapables de travailler à nouveau sur du matériel analogique. Ils ne voulaient même pas m’enregistrer sur un Adat, mais sur Pro-Tools uniquement. Jamais ils n’avaient utiliser ce matériel, ils ne savaient pas comment ça marchait. Ils disaient « ça sonne bizarre »… Ils voulaient prendre les meilleures mesures de mes enregistrements pour les mettre en boucle ! Et ils trouvaient très bizarre que j’utilise un métronome mécanique aussi. Le lendemain, quand je suis retourné au studio, ils avaient samplé un « toc » de mon métronome, et l’avaient mis en boucle sur Pro-Tools ! Je suis certaine qu’ils voulaient m’aider ! Parce que c’est moins cher et plus rapide. Quand j’ai dit à Steve Albini : « Je suis désolé, mais je veux enregistrer en analogique », il était super excité. Ca faisait un an qu’il travaillait sur Pro-Tools par économie et il était enchanté de se remettre à l’analogique.
Quel a été le rôle exact de Steve Albini dans cet enregistrement ?

Steve ne produit pas vraiment. Pas au sens usuel du terme. Il enregistre. Il ne te connaît pas, tu viens au studio, tu poses ton matériel, il pose ses micros, tu joues, il enregistre. Il ne te dit pas « cette prise ne va pas » ou « on pourrait rajouter un solo ici », il ne va pas venir t’aider sur une partie de piano, il t’enregistre. Beaucoup de groupes demandent à être « produits » par Steve Albini parce que c’est une bonne publicité. Ce n’est pas très juste… Il se fout de la plupart des groupes qu’il produit ! Même avec le pire groupe du monde, il l’enregistrera comme personne.

Ce besoin d’un retour à l’analogique, c’est un peu de la nostalgie ?

Non. Nous vivons dans la dimension du temps, et nous n’enregistrons plus cette dimension. Nous travaillons avec des données, des informations. Un calculateur ne peut pas enregistrer mes lignes de basse. Il fait une photographie du son et la reproduit, c’est tout. Je trouve ça anormal. Il n’y a pas de son sur un CD. Si tu l’écoutes avec un diamant, ça sonne comme un fax. Pourquoi est-ce que je devrais me priver d’enregistrer du temps ? Pourquoi est-ce que je devrais enregistrer des informations qui sonnent comme de la merde ?

Parce que c’est moins cher ? Et plus rapide ? « Time is money »..

Oui, et parce que grâce à ça, tu peux piquer les batteries de Clyde Stubblefield, des JBs, le groupe de James Brown, ou tu peux piquer les batteries de NWA, le groupe de rap, ou encore les batteries de Madonna, dont le producteur a samplé NWA, qui eux-mêmes ont samplé Clyde Stubblefield. Ma mère pourrait faire cette merde.

Sur l’album, la chanson Off you est vraiment magnifique. Comme une sorte de classique. Et pourtant, c’est une chanson douce, assez éloignée de la réputation du groupe ?

Il n’y a pas beaucoup de chansons rapides sur ce disque, c’est vrai. The Shee est une chanson assez speedée, très amusante à écouter avec un casque. Au début et à la fin du premier morceau, il y a des rires. Steve a trouvé drôle de les garder au mix. Je crois que c’est drôle, en effet. Même si je n’aime pas trop m’entendre rire comme ça. Mais ça va. On a du refaire certaines prises parce qu’on se mettait à rire ou à parler pendant l’enregistrement. Les voix de la dernière chanson sonnent très bien, alors que je n’avais pas de lyrics à poser dessus et que je ne faisais que des « lalala » ou des « hohoho »… Bref, on s’est bien amusé.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Title TK