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Avec l’histoire d’un avocat d’affaires qui se transforme en homme des bois, Martin Suter signe rien de moins que le meilleur roman étranger de la rentrée. Qui se cache derrière cette fiction forestière et psychédélique ? Entretien.

Chronic’art : Est-ce que c’est bon, les champignons hallucinogènes ?

Martin Suter : Pour la santé ? (Rires) Ainsi, vous pensez que je devrais le savoir. Mais est-ce la vérité ? Normalement, je ne réponds pas à la question, pour garder un peu de mystère, et pas du tout pour des questions légales. En Suisse, les champignons ne sont pas interdits. Les hommes politiques n’ont aucun droit contre eux, et d’ailleurs ils ne savent même pas s’il s’agit de médicaments, d’aliments ou d’autre chose…

Dans La Face cachée de la lune -comme dans votre précédent livre, Small world-, vous prenez une trame de roman noir que vous faites basculer, disjoncter, un peu comme le cinéma de David Lynch.

Ca me fait plaisir que vous citiez le nom de David Lynch, car j’aime beaucoup son travail. Mais je pense que c’est une manière tout à fait classique d’écrire un roman. Il y a des règles, des structures que j’ai essayé de respecter, sans doute est-ce pour ça que vous pensez à certains polars. Vous savez, en Allemagne, on respecte beaucoup les règles de la dramaturgie, et -je vais être ironique-, on va même jusqu’à dire que si on lit un livre qui ne fait pas dormir, c’est que c’est un polar… (rires).

C’est très anglo-saxon comme démarche, non ?

Oui, bien sûr. Somerset Maugham a toujours respecté ça, tout comme Graham Greene et beaucoup d’autres. Les Anglo-Saxons acceptent ces démarches sans problème, pensant qu’écrire n’est pas seulement un art, mais aussi et surtout un métier. Ils ne veulent pas embêter les gens. Et c’est à travers ce cadre restrictif que jaillit le mieux la subversion ; c’est une question de contraste.

On peut y voir un western forestier ?

Tout à fait. Mais j’aime le cinéma de genre. Pour moi, La Face cachée de la lune est une aventure de chevaliers aussi, un livre d’aventures. Je me suis permis de faire tout ce qu’on aime dans les livres, quand on est jeune et qu’on se cache dans les caves…

Vous êtes plutôt écologiste ou économiste ?

Je vis de l’écriture depuis que j’ai 20 ans. Si l’on veut ça, il faut faire un peu de tout : aussi bien du journalisme que du cinéma, de la publicité, de la TV… C’est ma carrière de rédacteur en publicité qui m’a fait une renommée d’économiste. Pourtant, chaque semaine depuis bientôt neuf ans, je tiens une chronique dans un hebdomadaire suisse, Business class, qui se moque de tout ce monde de l’argent et des finances. Je respecte beaucoup la nature, sans être toutefois un vert extrême. Ma démarche d’écrivain, dans La Face cachée de la lune, n’avait cependant aucune intention écolo. Je voulais juste faire un livre sur la forêt, comme un endroit de rêve, d’innocence et d’aventure.
Votre vision de la forêt est aux antipodes des descriptions académiques des lieux naturels. Et vous insistez, tel un documentariste, sur les détails, tant sur la drogue que sur la nature. Pourquoi ?

C’est pour me donner la liberté de vraiment écrire quelque chose de très fantastique. Il faut pour ça beaucoup de détails. Le réalisme rend plausible l’impossible… Si on comptait les pages, pourtant, il n’y a que peu de descriptions. Mais comme c’est très intensif… J’aurais pu en mettre plus, mais je ne voulais pas embêter les gens. Ce qui m’a principalement intéressé, c’était de montrer un avocat d’affaires dans une autre jungle que celle dans laquelle il vit d’habitude, et de présenter sa vision à lui. Je désirais dresser un parallèle entre la jungle du business et une autre jungle, plus naturelle.

Vouliez-vous vous interroger sur la place de l’individu dans un milieu qui le domine ?

Absolument, et je voulais voir l’interaction entre ceux-ci, sur la domination réciproque de l’un sur l’autre. J’ai également insisté sur une restitution minutieuse de l’ambiance, en précisant de nombreux détails. Recréer toute l’atmosphère de la forêt, là aussi c’était mon pari. Je voulais que les gens, quand ils lisent le livre, se rappellent la promenade du dimanche avec les enfants, et voient les bois avec des yeux différents.

Pour qu’ils se méfient des attaques d’avocats d’affaires psychédéliques ?

Oui. Mais ça m’étonnerait qu’il y en ait beaucoup. En Suisse, tout du moins.

Comment le livre a-t-il été accueilli en Suisse ?

Bien, très bien. Ca a été un grand succès, dans la presse, et dans les ventes. En Allemagne également, ce qui est toujours important pour un auteur suisse.

Le titre est un clin d’œil aux Pink Floyd. Pourquoi ?

Bon, ce titre, je l’ai trouvé assez rapidement lors de la rédaction du roman. D’ailleurs, le disque Dark side of the moon joue ici un rôle important, et je voulais faire un clin d’œil aux hippies psychédéliques des années 70. (Il chante) « Money, it’s a gas… » Tous les titres pourraient être la bande originale de ce livre. Je connais des gens de quinze ans qui chantent les chansons des Pink Floyd et je voulais, à ma façon, rendre aussi un hommage à ce sympathique revival.

La Face cachée de la lune possède un humour pince-sans-rire très nordique.

Si vous me dites ça, je suis content, car l’humour un peu décalé est une chose que j’apprécie beaucoup. Mais ça doit être un moyen de la littérature pour permettre de voir les choses, de raconter une histoire, et pas une fin en soi. Dans un roman, le style doit servir le récit et l’ambiance Je n’aime pas les romans qui font des expériences de la langue. J’écris des livres que j’aimerais aussi lire. Il ne faut pas être égoïste.

Vous connaissez personnellement le héros de votre livre, Urs Blank ?

Je pense que tous les personnages, on les a en soi. Il faut seulement ajouter un peu plus de ça ou de ça. Après une certaine durée de vie, on peut tout trouver en soi, j’en suis convaincu. Ce n’est pas autobiographique, mais je peux m’imaginer des choses qu’il fait, comme ne pas laisser passer quelqu’un qui vous double de façon dangereuse… On est tous un peu intrigants, cons, naïfs, etc. Après, c’est une question de proportions !

Propos recueillis par

Lire notre critique de La Face cachée de la lune de Martin Suter