En racontant l’épopée d’un lycéen gauchiste dans l’ambiance électrique des seventies, Stéphane Osmont remet en scène une époque qui n’en finit pas de fasciner. Révolution !

 

Quarante ans après, le gauchisme des années 1970 est à la mode. Au cinéma, Olivier Assayas ressuscite l’ambiance insurrectionnelle de sa jeunesse (Après Mai), peu après qu’Olivier Ducastel et Jacques Martineau ont raconté l’épopée des babas (Nés en 68, avec Laëtitia Casta) ou que Marco Bellochio a mis en images l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges (Buongiorno Notte). En littérature, les livres se succèdent : romans (Maos de Morgan Sportès), récits (Ils ont tué Pierre Overney, du même), souvenirs d’ancien combattant (Tigre en papier d’Olivier Rolin), essais (L’Arme à gauche de David Deffendi et récemment l’enquête de Karl Laske sur Battisti, La Mémoire du plomb)… Après une trilogie romanesque sur la finance mondialisée, aux titres ronflants inspirés de Marx (le premier volet, Le Capital, a été moyennement adapté par Costa-Gavras avec Gad Elmaleh), Stéphane Osmont (pseudo d’un entrepreneur connu) plonge à son tour dans l’atmosphère électrique des années Actuel et LCR, en racontant l’épopée d’un lycéen dans le tourbillon de l’activisme. Du point de vue littéraire, à la différence de sa trilogie qui était sans grand intérêt, c’est plutôt réussi : Eléments incontrôlés (nom donné par la presse aux anars qui mettaient le souk dans les manifs) se présente comme une fresque « à l’ancienne », pleine d’action, de rebondissements et de sentiments, un peu comme un feuilleton du dix-neuvième siècle dans le décor du Paris pompidolien puis giscardien. Le style n’est pas toujours relevé mais le rythme est là, et on glisse sans s’en rendre compte sur les 470 pages de ce pavé touffu et très entraînant.

 

Vision manichéenne

Quant au fond, Osmont promène son personnage à travers les innombrables courants et groupuscules gauchisants des années 1970 : trotskistes, autonomes, LCR de Krivine, Lutte Ouvrière, féministes, anticolonialistes, etc. Sans oublier les ennemis jurés : le GUD (l’organisation de jeunesse d’extrême-droite, bien implantée à la faculté d’Assas), le groupe Charles-Martel, etc. Eduqué dans une famille libertaire à Montrouge, affublé de grands-parents communistes qui lui ont transmis la foi dans le Grand Soir, le narrateur devient un lycéen turbulent, passionné par l’action politique et convaincu que la France pompidolienne est une réplique de l’Allemagne des années 1930. Au début, ses faits d’armes dans le Quartier Latin sont plutôt sympathiques : rébellion au lycée, organisations de manifs, tractage artisanal et batailles rangées contre les « fafs », avec des casques de moto pour se protéger le crâne. Puis les choses se corsent : fanatisé par ses lectures (« Marx était notre guide et le marxisme notre boussole »), il s’enferme dans une vision manichéenne du monde qui, de fil en aiguille, lui fait perdre la notion du réel et le pousse vers des délires dangereux. Jusqu’à prendre les armes pour tuer (le fameux « saut qualitatif »…), à l’instar de la « Fraction Armée Rouge » en Allemagne et des « Brigades Rouges » en Italie, pays qu’il rejoint pour participer aux exactions du groupe Prima Linea, où se trouve déjà son amour de jeunesse, Fedora…

 

Verbiage révolutionnaire

La réussite d’Osmont tient à sa manière de rendre son héros à la fois attachant et détestable. Côté pile, c’est un chien fou généreux, toujours prêt à mettre le lycée Henri IV sens-dessus-dessous, coureur de jupons et amoureux transi de la belle Fedora. Côté face, c’est un fou furieux qui aime la baston au manche de pioche, qui n’a aucune vision politique claire (il aime surtout l’agitation) et qui finit par justifier l’injustifiable, à savoir le meurtre des ennemis de classe. De fait, autant la première moitié du roman est colorée, joyeuse, insouciante, souvent drôle (les stages de marxisme de la LCR qui se transforment en orgies), autant la deuxième, après la manif étudiante du 15 avril 1976 contre la réforme de l’Université (« fin de l’âge d’or des mouvements gauchistes »), est sombre, tendue, sinistre, et tourne au polar terroriste. Enfermé dans son système paranoïaque, halluciné par son verbiage, le héros se trompe sur tout, ignore le génocide khmer au Cambodge, croit judicieux de défendre Baader, et finit par s’acoquiner avec des assassins. Il ne sortira de cette spirale que de justesse, grâce à la trahison de Fedora qui, comme certains membres d’Action directe en France, finira brûlée par sa folie, en prison.

 

Armes ou bulletins de vote

Le roman s’achève avec la victoire de Mitterrand et l’intéressant dossier des arrangements entre ex-gauchistes passés au PS et militants fidèles à la cause, le PS promettant l’amnistie des activistes et la protection des Italiens en échange d’une trêve pendant la campagne. Osmont va même jusqu’à imaginer une amitié confidentielle entre son héros et un certain « Pierre B. », ex-ouvrier devenu Ministre, qui le prend sous son aile en souvenir du Havre, où il l’a connu enfant dans les années 1960… La morale, si morale il y a, c’est Pierre B. qui la lui révèle : il lui explique comment les récits d’anciens Résistants de leurs parents ont tourné la tête aux futurs gauchistes, en leur injectant un désir d’identification incontrôlable. « La voilà, l’erreur. Vous vous êtes cherché à tout prix un adversaire à combattre. Mais il n’y a plus d’occupant allemand face à vous, et encore moins de nazis. Ne reste que Giscard et les brigands qui l’entourent. Dans un cas, on prend les armes. Dans l’autre, un bulletin de vote suffit ». L’enterrement de Pierre B. dix ans plus tard rappellera au narrateur celui de Goldman, en 1979 : à la fin de la décennie gauchiste avec Goldman répond la fin de la gauche de gouvernement avec Pierre B. « Des fois, je me demande si notre décennie a été mieux que la vôtre », s’interrogeait l’ex-Ministre. C’est le sujet d’un autre roman. En attendant, celui-ci n’est vraiment pas mal.

 

Eléments incontrôlés, de Stéphane Osmont (Grasset)

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