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Initiateur du nouveau collectif montréalais Set fire to flames, David Bryant (guitariste chez Godspeed) revient sur la genèse de Sings reign rebuilder, un album instrumental obscurément lumineux. Il en profite pour évoquer quelques sujets qui lui sont chers : la politisation de sa musique, les vieux disques de Folkways Records…

Chronic’art : Pourquoi n’avoir pas sorti Sings reign rebuilder sur votre maison-mère, le label Constellation ?

David Bryant : Ce qui a fait avancer ce disque gravitait autour de l’idée de processus, de la curiosité de certains d’entre nous de nous terrer dans une maison pendant cinq jours, et de conduire une série d’expériences sur fond de drones improvisés. Ces enregistrements n’ont pas été conçu initialement comme quelque chose qui finirait un jour en un disque « légitime », emballé, quelque chose à vendre. Mais il est vite devenu évident que la plupart d’entre nous voulions sortir cet objet via un label. Les discussions qui s’en sont suivies, portant sur le choix du label, ont souvent été tendues. Constellation est un label excellent, comme une balise lumineuse dans un océan de merde. Mais nous voulions (peut-être naïvement) que notre disque acquiert une existence en-dehors de tout cadre de référence qui soit prévisible. Je trouve ça blessant lorsqu’un disque est qualifié de « projet parallèle », comme si le temps et l’énergie consacrés à ces « projets parallèles » étaient d’une moindre valeur ou moins fondés que ceux qui auraient été consacrés aux groupes plus connus. Est-ce trop de demander que ce disque soit pris pour ce qu’il est ? Sortir ce disque sur Constellation revenait à nous tirer une balle dans le pied. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les gens qui achètent aujourd’hui des disques de Constellation ont certaines attentes. Nous voulions que notre disque échappe à cela d’une manière ou d’une autre.

Vous avez privilégié l’improvisation, sans idée du résultat qui en découlerait. Cette façon d’enregistrer était-elle un défi démocratique ou était-ce l’anarchie ?!

Ni l’un ni l’autre, parce que, pour ma part du moins, cette expérience a plutôt été vécue sans douleur. Nous avons enregistré dans ma maison à Montréal. Tous les amplis et percussions étaient installés au premier étage, tandis que la table d’enregistrement était dans une chambre au deuxième étage. On a mis des micros devant chaque musicien, on a commencé à enregistrer et à faire léviter la maison par période de deux heures (pour réduire les coûts, nous avons utilisé des da-88 qui permettent d’enregistrer deux heures de musique par bande et d’obtenir un très bon son). Nous ne cherchions pas le son parfait des caisses, nous ne nous souciions pas vraiment du souffle des micros ou de l’isolation sonore. On peut donc entendre le trafic dehors, mon propriétaire qui utilise une scie électrique dans la cour, ou le souffle lourd et nerveux du joueur de cor. Ce qui ne veut pas dire que nous n’avions pas la moindre idée de ce que faisions. D’un point de vue technique, cette façon de faire était exactement ce que nous voulions : l’envie de capturer l’énergie et l’exaltation d’une bande de musiciens jouant ensemble dans une pièce, leurs erreurs y compris. Quant à la question de savoir si c’était l’anarchie, j’admets que c’est vraiment parfois devenu le bordel. Il faut dire qu’on a carburé au gin-tonic. Et quelques-uns d’entre nous ont pété les plombs du fait de l’absence de repos et de notre isolement.

Y a-t-il un processus narratif dans le montage de l’album ?

Sings reign rebuilder est absolument un exercice de narration. Celle-ci peut sembler légèrement fracturée ou schizophrénique, mais elle est bien là. Et la façon dont elle progresse est à bien des égards le fruit des six semaines que j’ai passées seul dans une cabane, à recomposer méticuleusement ce patchwork monstrueux. Sings reign rebuilder (Célèbre celui qui restaurera notre règne, ndlr] part du prémisse selon lequel tous ceux qui ont échoué sur cette terre, tous ceux qui se sont fait continuellement entubés trouveront un jour une meilleure place, où chacun d’entre nous connaîtra la joie d’une gloire souveraine (reigning glory joy, dans le texte, ndlr). Cette narration un peu lâche s’appuie sur cette série de vieux disques de chez Folkways Records et de documentaires radiophoniques. A son âge d’or, Folkways publiait de remarquables documents sonores. Ce type qu’on entend par exemple (Lying Dying Wonder Body, ndlr) se baladait toujours dans son quartier à New York avec un magnétophone, et il compilait ces fragments sonores, ces bruits de la rue, de conversation. Voilà ce qu’était un disque de chez Folkways : tout bonnement des gens auprès de qui le Smithsonian Institute (institution américaine fondée en 1846 par James Smithson, regroupant musées, galeries et centres de recherche, et ayant pour vocation « l’accroissement et la diffusion du savoir ». Folkways Records a été racheté en 1987 par le Smithsonian Institute, ndlr) avait passé commande pour se balader avec un magnétophone à la main et collecter des sons. Quel boulot de rêve ! Ca a un côté pédagogique, et quelque part, ça permet de rendre la parole à ceux qui ne peuvent s’exprimer…

Pourriez-vous expliciter le lien entre cette vieille maison qui craque de partout (sphère privée) et ce monde extérieur qui va à vau-l’eau et que l’on entend par bribes (voitures et hélicoptère de police…)?

Nous n’avons pas cherché explicitement à créer cette tension. La tension peut s’installer sans même chercher à la fabriquer. Les voitures de flics sur Sings reign rebuilder sont bien réelles et elles sont passées au moment précis où on les entend sur l’album. Et c’est chouette si cette tension entre sphère publique et privée, entre hostilité et sérénité, se fait sentir. Le 15 Ontario est une maison sûre, c’est clair. Quand on est à l’intérieur, on oublie vite le monde du « dehors » en décrépitude. La maison a été construite en 1878 et elle se délabre lentement. Mais alors qu’on s’y sent comme dans une petite maison de campagne, on trouve juste à côté une caserne de pompiers. Et des dealers de crack agressifs, au bout du rouleau, sont plantés sous la fenêtre de ma chambre. C’est donc une fracture plutôt étrange entre ce sentiment d’éternité très champêtre et l’invasion urbaine. Mais nous vivons dans une culture de la surveillance aujourd’hui. Le niveau de surveillance et de flicage auquel nous sommes arrivés est risible. C’est une chimère que de croire que l’on possède une authentique vie privée. Les gens se fliquent eux-mêmes, fliquent les autres. A croire que les flics ne sont devenus que des symboles, pour accroître cette illusion de stabilité. Et pendant ce temps, les gens s’accrochent désespérément à leur solitude. Pourtant, on ne peut plus échapper aujourd’hui à l’œil des caméras de surveillance. De même qu’il était impossible d’empêcher ces voitures de flics de se glisser sur les enregistrements. Tu as raison de relever cette fibre morale et politique qui s’incruste au sein des différents monologues de l’album. C’est insuffisant de faire de la musique instrumentale sans lui insuffler un esprit politique, de manière subtile ou non d’ailleurs. Ce disque n’est assurément pas fin de ce point de vue. Toutes les voix que l’on entend sont utilisées pour des raisons très précises et je crois que nos opinions politiques y transparaissent assez clairement.

Propos recueillis par

Lire notre chronique du disque