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Présenté au dernier festival du film documentaire de Lussas, le premier documentaire de Sepideh Farsi intitulé Le Monde est ma maison sort véritablement du lot des productions que déverse quotidiennement le petit écran. Alors, en attendant qu’un diffuseur se décide enfin à le programmer, voici un avant-goût de son travail.

« De l’extérieur, je ressemble à tous ceux qui vivent ici, mais à l’intérieur, j’ai gardé quelque chose de cette jeune étrangère qui débarquait à Paris il y a quinze ans. Quelque chose qui restera toujours en moi », confie dans le prologue de son premier documentaire Sepideh Farsi, jeune cinéaste d’origine iranienne. Sur l’écran, défilent des images difficilement définissables, ni réel trafiqué, ni dessin animé. On apprendra de la bouche de Sepideh Farsi qu’il s’agit d’images super 8 projetées sur de la toile de jute et de la pierre puis simplement captée par la vidéo… L’effet est étonnant, subtil et magique, inconnu en tout cas. Il nous place d’emblée dans un monde intérieur fort et singulier, celui d’un auteur qui ne prend pas le documentaire à la légère…
Sepideh Farsi a un parcours non linéaire. Perdue dans les livres pendant son enfance, elle se trouve plongée à l’adolescence au cœur de la révolution iranienne qui bloque toutes les possibilités de formation artistique. A 18 ans, après son bac, elle arrive en France et se dirige vers les mathématiques, qu’elle enseigne de 1990 à 1998. Progressivement, l’idée d’écrire et de faire des films refait surface, elle essaie, un temps, de mener les deux activités de front mais n’y parvient pas, les oppositions sont trop fortes et sa situation de créateur isolé au sein du corps enseignant fait alors écho à son statut d’exilée iranienne en France. « Mon espace mental, explique-t-elle, est partagé entre ce qui m’entoure physiquement et un espace autre qui peut relever d’un autre pays ou d’une autre réalité… Le parallèle par rapport au cinéma, c’est cette autonomie que l’on peut donner au son par rapport à l’image. Si on veut, on peut poursuivre deux narrations de manière autonome, et ça, ça m’intéresse beaucoup car ma structure mentale se retrouve là-dedans. »
Pour son premier court métrage Le Vent du Nord, réalisé en 1994, elle obtient le soutien du Thécif. Deux hommes sont dans un train vers une destination dangereuse et pleine de mystère. Leur discussion porte sur la nécessité de l’exil et la difficulté du retour, on y sent tout le poids autobiographique du passé de la réalisatrice. Ensuite, en 1996, elle réalise Rêve d’eau, un court métrage qui est selon ses mots « une tentative de recherche formelle non narrative afin de dépeindre le paysage psychologique d’une femme en dépression. » Le travail sur la bande son est très soigné, tout comme le cadre, un des fondements de son travail, elle qui mène de front une activité de photographe avec notamment des expositions en Inde.
Ce travail expérimental dans le court métrage lui permet de se dégager de contraintes narratives trop stéréotypées lorsqu’elle décide de réaliser un documentaire. « Dans le documentaire, j’ai besoin de fabriquer des idées en faisant des associations d’images poétiques, d’association libre, qui vient aussi du fait que la poésie a énormément d’importance pour les Iraniens. L’imagerie poétique s’exprime même dans le langage parlé. Les gens citent toujours des poèmes dans le quotidien… C’est peut-être un travers culturel. Pour donner un exemple, Paradjanov fait ça, d’ailleurs les Iraniens l’adorent, ils se reconnaissent dans son travail. Ce type d’association poétique est représentatif de ce que pourrait faire un Iranien. »

En faisant la part belle à la subjectivité, à la poésie, certains diront au maniérisme, Le Monde est ma maison, son premier documentaire, laisse se raconter plusieurs exilés iraniens semblables en ce sens à la cinéaste. Nulle trace ici d’activisme politique, le propos est autre : il s’agit pour Sepideh Farsi d’évoquer l’espace mental de l’exilé. Chaque personnage, partiellement filmé a laissé une part de lui-même ailleurs. Les images de cet ailleurs dérobées en Iran par la caméra de Sepideh Farsi, sont grises, comme ternies par le souvenir.
Avec ce documentaire, elle poursuit sa recherche pour trouver le cinéma le plus propre à rendre compte de sa perception du monde et n’a pas l’intention de changer de voie pour aller vers ce que l’on pourrait attendre d’elle : « même si je fais d’autres documentaires par la suite, souligne-t-elle, je ne pourrais jamais être dans le cadre strict d’une narration simple de la réalité qui parfois est très réussie, je ne rejette pas ce type de travail, mais je ne pourrais pas le faire. Moi je ne m’identifie pas du tout à l’école naturaliste du cinéma iranien, cela n’est pas très stimulant pour moi… Certains sont presque des amis, je les respecte,…mais je ne sens pas de recherche chez eux. C’est gênant pour moi car on a tendance à mettre tout le cinéma iranien dans le même sac ! »

Le travail de Sepideh Farsi est soutenu par la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia ). Elle a d’ailleurs obtenu la bourse « Brouillon d’un rêve » pour Le monde est ma maison.

Son film a été présenté au États généraux du film documentaire de Lussas en août 1998.
Lire le compte rendu de Chronic’art du dernier festival documentaire de Lussas.