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5 ou 6 fenêtres ouvertes sur le monde. 5 ou 6 tranches de vie de 3 à 8 minutes, filmées en longueur. Surtout pas de montage. Tout juste une ou deux phrases d’introduction pour placer les séquences dans leur contexte. Plus brut, tu meurs ! Brut justement, c’est le nom de la série documentaire de Claire Doutriaux et Paul Ouazan, diffusée pour la première fois en 1995 sur Arte.

Le principe : suivre une situation avec des personnes dont ne connaît pas forcément le mode de vie ou que l’on a certainement pas l’habitude de côtoyer.

Avec Strip-Tease sur France 3 (qui ne fait vraiment plus aucun commentaire !) et No comment sur Euronews, Brut fait partie de ces nouvelles formes d’émission qui nous démontrent que la TV n’est jamais aussi bonne que quand elle la met en veilleuse. Tranche de vie chez Point du Jour, coproducteur et entretien avec les concepteurs…

Tête de l’art : Pouvez-vous nous expliquer le principe de Brut ? Que voulez-vous nous démontrer ?

Paul Ouazan : Nous voulons faire passer un certain rapport au monde que peut explorer la télévision. Essayer de sortir des sentiers battus des langues de bois habituelles par rapport au spectre de l’information. Bizarrement, la TV a très peu confiance en la force de ses images, elles ne servent que de support à un commentaire omniprésent qui doit nous dire ce qu’il faut penser. On ne cherche pas beaucoup à élaborer des formes qui soient propres à ce média, des formes d’expression qui n’aient rien à envier au cinéma, à la littérature ou au journalisme écrit.

Claire Doutriaux : Nous tenons aussi à revenir aux plan-séquences. Lorsque l’on ne s’efforce pas de faire ressortir uniquement l’utile, les images nous transmettent énormément de choses précieuses : un silence, un regard qui se perd à droite ou à gauche, une hésitation peuvent révéler un comportement et faire passer une information. Nous voulons montrer le monde d’une façon moins utilitaire, plus authentique.

Pourtant, il y aura toujours cette caméra et un réalisateur. Peut-on malgré ça parler d’authenticité ou d’objectivité ?

P.O. : Le fait de filmer est une interprétation de la réalité. L’histoire du documentaire et du cinéma nous apprend qu’elle est toujours présentée à travers un regard, non pas militant, mais pleinement subjectif. Elle nous enseigne également que pour faire ressortir la vérité, il faut être impliqué et avoir une sensibilité.

C.D. : Nous présentons de toutes façons un moment de vie que le caméraman ou le réalisateur a vécu dans sa globalité.

Plutôt que de construire un reportage, de pratiquer le montage et de faire finalement ressortir quelque chose d’exhaustif, nous tournons en longueur pour choisir une tranche de vie, une séquence brute et révélatrice d’un état d’esprit, d’une situation.

Êtes-vous décidés à tout montrer au téléspectateur ? Vous êtes-vous fixé des limites ?

P.O. : Nos limites sont avant tout déontologiques.

C.D. : Quand nous filmons par exemple en Tchétchénie, nous préférons déceler une scène emblématique de ce que la guerre peut produire comme effet sur les gens qui la vivent, plutôt que de montrer gratuitement l’atrocité du conflit : les blessures, les cadavres, le sang.

Nous ne voulons surtout pas aveugler comme la TV a toujours trop tendance à le faire. On en prend plein la figure et au bout du compte, on n’a rien vu.

P.O. : Nous ne désirons pas non plus racoler. Il ne faut pas que nos rapports avec les autres se retournent contre eux. C’est assez facile de profiter de la faiblesse des gens lorsqu’ils sont sans défense. Ce sont de très bons clients, maniables, et certains magazines en usent et en abusent allègrement. J’espère que nous saurons éviter cet ecueil.

A l’inverse, les personnes de pouvoirs sont, elles, totalement réfractaires aux caméras. Nous sommes donc ici plus incisifs.

C.D. : Il faut aussi faire très attention au contexte et à l’actualité. Nous avions reçu d’extraordinaires séquences en provenance d’Algérie. Mais il y a des personnes qu’il vaut mieux protéger. Nous ne les avons donc pas diffusées.

Disons que nous tentons de mettre sur pied une émission un peu responsable et d’utiliser l’image à bon escient.

A l’inverse de No comment ou de Strip-Tease, on trouve quelques brefs commentaires en début ou en fin de séquence. Pourquoi ?

C.D. : Les commentaires sont peu nombreux mais ils sont très importants puisqu’ils placent les séquences dans un contexte. Ils nous dévoilent où et quand nous sommes et ce que l’on va voir.

P.O. : Je ne nous vois pas en train de diffuser un plan en Somalie sans signaler que nous y sommes au téléspectateur, c’est la moindre des choses. Et puis surtout, ce qui s’y passe et qui sont les protagonistes. Nous ne jouons pas à la devinette, nous ne sommes pas non plus au zoo !

Allez-vous renforcer certaines thématiques ?

C.D. : Brut reste un magazine international, mais nous allons de plus en plus nous intéresser à nos sociétés occidentales. Il nous paraît indispensable actuellement d’observer le travail du tertiaire, là où nous n’avons l’habitude de le voir. Il est bien sûr plus important en ce moment de présenter l’employé de banque dans l’essance de son travail que le dernier cordonnier du Massif Central.

Brut est diffusé à 20h. A la même heure que les journaux télévisés, n’est-ce pas un peu ambitieux ?

C.D. : Ce serait effectivement ambitieux et prétentieux de vouloir concurrencer les différents journaux télévisés. Ce n’est pas notre objectif. Je pense, par contre, qu’il s’agit d’une véritable alternative, un autre regard sur le monde et l’actualité.

Propos recueillis par

Brut est diffusé sur Arte tous les vendredis à 20h.