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Chronic’art reproduit ici un article de Roger Nimier (paru dans la « Nouvelle Revue Française ») qui détourne, avec une ironie irrésistible, les nombreux clichés, encore tenaces, sur la vie et l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline. Une défense inégalée.

CELINE AU CATECHISME

Qui est Céline ?

Un traître, ennemi de l’humanité, dont la conscience pue. Un loup délabré.

Destouches de son vrai nom, le menteur, né le 27 mai 1894, à Courbevoie – même pas Paris. C’est encore un être sans idéal ni vertu, mais la désignation d’être lui convient avec peine, car il ne fait que subsister dans le néant où la sagesse des hommes l’a placé.

D’où vient la sévérité de ce jugement ?

Sévère, il ne l’est pas. Dans Rome où je naquis, Céline vendait déjà les chrétiens à Néron. En 1213, il livrait les Albigeois – Paulhan le premier – à Simon de Montfort. En 1685, c’était le tour des protestants, vendus à Louis XIV, puis des catholiques soldés à Emile Combes, en 1903, et des juifs, fournis à Hitler, en 1940.

Est-ce tout ?

Non. Il a encore vendu les Musulmans à Lacoste et à Ben Gourion cette année.

Connaît-on d’autres auteurs soupçonnés de collaboration, d’antisémitisme ou de pacifisme ?

Nombreux et estimés, ils tiennent à présent les meilleures places. Le président de la République serre Sacha Guitry sur son cœur, dans l’espoir de lui subtiliser ses tableaux pour le Louvre. L’Académie française se roule aux pieds de Montherlant, qui reste assis, mais dans son fauteuil. Chardonne, frais comme une vapeur, capitalise les compliments. Les Goncourt, s’excusant d’avoir résisté à tout, même à la littérature, se dédouanent avec Giono. Et qui n’aime Jouhandeau, à moins d’être une chouette ? C’ est au point que la résistance est attaquée, en 1957, avec une bassesse qui devient commune. Quand leurs chefs furent bavards, ils furent tués ; parce que leurs écrivains officiels furent insuffisants, des milliers de héros sont aujourd’hui mal connus des jeunes Français. Ils ne portaient pas d’uniforme et on les a habillés de mots ridicules.

Pourquoi Céline n’a-t-il pas rejoint le cortège des heureux ?

Il était pauvre.

Son destin n’était-il pas prévisible ?

Il n’était pas officier de réserve.

Qu’entendez-vous par là ?

A l’époque où Elsa Triolet le traduisait en russe, on releva beaucoup de gros mots – des gros mots Poincaré, tout en or – dans Mort à Crédit. Le magistrat instructeur demanda si ce pornographe était officier de réserve. La réponse fut négative, la cause entendue.

Ce Céline n’a donc jamais porté les armes ?

Pendant cinq ans, au 12e Cuirassiers de Rambouillet, il porta la cuirasse et le casque avec longs poils – pour mieux arrêter le sabre, mon enfant. Il défila, devant Loubet, il le garda, sans le renverser jamais, il peigna les forêts, il chargea, il traversa les lignes, jusqu’au jour où les Allemands – ses collaborateurs déjà (1) – lui envoyèrent une balle dans la tête, l’autre dans le bras. Trépané, réformé, dessiné dans L’Illustration, il reprit du service, en 1939, comme médecin de la marine. Son navire fut coulé au large de Gibraltar.

Ne serait-il pas militariste ?

C’est à craindre.
Ecrivain, nous savons que tout le monde est Rimbaud ou Tolstoï. Est-il seulement Rabelais ?

C’est un peu mou. Homère plutôt, Ennius, Moïse !

Les tragédies d’Ennius ne sont-elles pas perdues ?

Plusieurs romans de Céline aussi, jetés dans la rue, après la libération de Paris. Comme Moïse, on le soupçonne de ne pas avoir existé, surtout si on l’a beaucoup copié. Comme Homère, il est aveugle, car il n’a pas compris qu’il fallait changer de figure, s’excuser moitement pour le passé, tendre la main pour l’avenir.

Ressent-il cette situation ?

Oui, pour qui lira son dernier roman.

Quel en est le titre ?

« D’ un Château l’autre ».

Quels sont ces châteaux ?

Principalement Siegmaringen, mais aussi un cachot au Danemark et une vieille maison, à Meudon.

Quel est le plan de l’ouvrage ? De quel pas marche-t-il ?

Il ne commence pas gaiement. On en a une idée dans le chapitre qui suit. Il maudit les éditeurs, qu’il traite de milliardaires et de maquereaux, compliments pour qui sait les prendre. Il attaque la médecine, qu’il accuse de progresser, alors qu’il la sait faite de bon sens et d’humanité, en disciple de Potain et non de Charcot. Il définit le mot politique par un cellulaire, des gardes armés, une cellule, comme il a vu au Danemark, en 1945, comme d’autres l’ont appris, en France, en 1942.

Puis la fièvre vient pour de bon. Dans le rêve qu’elle apporte, un remorqueur sur la Seine, c’est la barque à Caron. Les coups de rame fendent les visages, riches comme pauvres, ce qui paraît nouveau. La haine, la colère sont jugées. Et  » fièvre ou pas fièvre », « site très pittoresque », « mieux que touristique !…rêveur, historique, et salubre ! idéal ! pour les poumons et pour les nerfs… un peu humide près du fleuve…peut-être…le Danube…la berge, les roseaux… ». C’est Siegmaringen.

Avec le château de Siegmaringen, les Allemands qui emmenaient Pétain lui avaient offert une principauté d’opérette plus belle que Vichy. Mais la société qui l’entourait était mal choisie : 1142 Français, l’article 75 du Code Pénal, chien courant après eux.

Dans une principauté, il y a des voisins et, pour se consoler, un opéra, une galerie de tableaux. Les voisins, Allemands, avions Anglais, avance Française, ne sont pas rassurant. L’opéra n’a servi que pour Céline, il s’appelle D’Un Château l’autre. Viennent encore les peintures ou les tapisseries. Ces de Brinon « fameux animal des ténèbres, secret, très muet, et très dangereux » (admirons sans crainte la définition, elle n’est pas de Céline, mais d’un académicien, Abel Bonnar) ; Bichelonne, qui savait tout, comme Léon Blum, mais pas les mêmes choses ; Laval, qui nommera Céline gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, avant de rêver sur le cyanure que détient le médecin de Siegmaringen ; le Maréchal, enfin, que nous voyons une fois seulement, de bien loin, à la promenade. (Préférant Benjamin, il haïssait Céline). Pétain, bloqué avec ses ministres sous un pont que bombarde la R.A.F., prend la décision sage : il entraîne pendant deux kilomètres, lentement, le cortège des ministres vichyssois et des épaves de la collaboration vers le château. Moins de décision, tout le monde était écrasé. « J’ai vu, moi, conclut Céline, le Maréchal sauver l’Haute-Cour. »

Pouvez-vous citer un passage moral, extrait D’un Château l’autre?

Par exemple, sur le mystère de l’Incarnation:

« …le coup d' »incarner » est magique!…on peut dire qu’aucun homme résiste!…on me dirait « Céline! bon Dieu de bon Dieu! ce que vous incarnez bien le Passage! le Passage (2) c’est vous! tout vous! » Je perdrais la tête! Prenez n’importe quel bigorneau, dites-lui dans les yeux qu’il incarne!…vous le voyez fol!…vous l’avez à l’âme! il se sent plus!…Pétain qu’il incarnait la France, il a godé à plus savoir si c’était du lard ou cochon, gibet Paradis ou Haute-Cour, Douaumont, l’Enfer, ou Thorez…il incarnait!…le seul vrai bonheur de bonheur l’incarnement!…la tête serait partie toute seule, bien contente, aux anges!…mettez que demain ils se remettent à nous rationner…qu’on arrive à manquer de tout…vous grattez pas!…le truc d’incarner vous sauvera!…vous prenez n’importe quel bizut, n’importe quel auteur provincial, et vous y allez! vous l’empoignez, vous le pétrissez là, devant vous… »Oh, Dieu de Dieu, mais il y a que vous!…y a que vous pour incarner le Poitou! » Vous lui hurlez! « Vos chères 32 pages ? Tout le Poitou!  » Ca y est!…vous manquez plus de rien! à vous les colis agricoles!…vous recommencez en Normandie!…puis les Deux-Sèvres! et le Finistère! vous êtes paré pour cinq, six guerres et douze famines!…vous savez plus où les mettre vos dix! douze tonnes de colis! les Incarnateurs donnent, renchérissent, se lassent jamais! »

Maintenant, une maxime?

Cet auteur en est plein. Par exemple: « …le chagrin, l’oisiveté, le rut font qu’un ! » Dans le Voyage au bout de la Nuit, son premier livre, on lisait aussi : « Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? »

Dictées, maximes, morale, auteur donc pour les petits enfants, dans les classes, plus tard; Ils s’y feront. Ils grouillent déjà. Cependant, l’influence de cet écrivain est-elle considérable ?

Un peu trop considérable. Céline a eu des centaines de disciples, jusque dans les pays littérairement reculés – la Slovaquie, avec Géjra Vàinos (3), l’Amérique avec Henry Miller. En France, nous ne citerons que deux noms : Jean-Paul Sartre et Albert Paraz.

Des écrivains ont-ils échappé à cette influence ?

Bien sûr. Sartre fut son disciple, Camus ne risquait rien de pareil. Bernanos l’admirait, Chardonne évita ce péril. Marcel Aymé le vénère, Roger Peyrefitte assez peu. Enfin, Blaise Cendrars peut l’aimer, quand Cocteau, pourtant si bon, n’en a pas le droit. Passons aux critiques : Gaétan Picon le met à sa place, André Rousseau ne sait où le fourrer. Voilà des lois naturelles, qu’il faut accepter sans embarras.

Quel est le style de Céline ?

Celui d’un furieux, qui a vendu Littré à l’ennemi, soldé la grammaire.

Ensuite ?

Péguy était l’enfant d’une rempailleuse de chaises, voici le fils d’une dentellière : très exact à placer les mots, en équilibre sur l’interjection, spécialiste du souffle et du poumon, interprète des battements du cœur. Ses phrases de trois mots ont incommodé certains lecteurs : ceux-là se disent amoureux de Voltaire, ils n’en aiment que la virgule. On répondra que les phrases de Céline se portent bien, crient vigoureusement, venues à terme. Bien peu d’erreurs dans ses manuscrits qui réclament dix mille pages de brouillon. Céline, comme Valéry et pour les mêmes raisons, n’écrira jamais :  » la Marquise sortit à cinq heures. »

Puisqu’on aime bien la littérature en France, pourquoi n’est-il pas mieux traité ? Pourquoi tant de gloire et si peu de compliments ?

Il n’est pas américain.

Roger Nimier (reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Gallimard)

(1) Pendant la guerre de 1914-1918, dont on se souvient peut-être, plusieurs faits d’ armes inspirèrent les illustrateurs, qui allaient de Barrès à George Scott. C’ est ainsi que le maréchal des logis Destouches fut dessiné dans L’ Illustration, à cheval, portant un message au milieu des éclats d’ obus. Tout au fond, on voyait les Allemands qui tiraient. A un journaliste qui admirait cette gravure, Céline déclara :  » Sur le devant, c’ est moi et mon canasson, avant d’ être blessé. Au fond, vous distinguez mes collaborateurs. »

(2) Il ne s’agit pas ici du Détroit de Béring ni de la littérature crucifiante et crucifiée d’aujourd’hui, mais du Passage des Panoramas, décrit dans Mort à Crédit.

(3) L’ Encyclopédie de la Pléiade nous l’ apprend, tout en nous rassurant, car Géjra Vàinos, qui est un bon sujet, écrit en communiste.