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4
sur 5

L’electro a longtemps été le vilain petit canard de la musique noire. En 1994 encore, lorsque Beechwood Records sortit sa Classic electro mastercuts – Volume 1, les notes de pochette s’excusaient presque de consacrer un volume de cette prestigieuse collection à une musique aussi controversée. Mais chacun sait désormais que le vilain petit canard était en réalité un fier cygne synthétique, qu’il devint effectivement par la grâce des magiciens de Detroit au crépuscule des années 1980, se muant en cette techno qui révolutionna la musique et l’économie du disque des années 1990. La genèse de cette histoire est désormais bien connue : Düsseldorf, Ralf und Florian, le Trans-Europe-Express qui traverse l’Atlantique pour s’arrêter dans les terrains vagues du Bronx, dans la record box d’un ancien voyou devenu Zoulou…En 1981, un tout jeune label new-yorkais se fait un nom en sortant l’un des disques les plus influents de la décennie balbutiante : le disque s’intitulait Planet rock, le label Tommy Boy, et l’ancien voyou Afrika Bambataa.

A la faveur de son 20e anniversaire, qui nous vaut d’autres rééditions attendues (comme le In full gear de Stetsasonic), Tommy Boy revisite le catalogue de ses débuts electro, remettant à la disposition de tous les albums et maxis d’Afrika Bambataa and The Soulsonic Force, du Jonzun Crew et de Planet Patrol. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir ces groupes sans lesquels la musique électronique ne serait pas tout à fait ce qu’elle est aujourd’hui.

Looking for the perfect beat 1980-1985 est consacré à la discographie d’Afrika Bambataa dans cette première partie de la décennie 1980 qui marqua la naissance, l’apothéose et la chute de la brève fièvre electro. Réunissant les principaux maxis du Maître (de l’ultra-rare premier 12’’ Zulu nation trowdown sorti par l’escroc notoire Paul Winley en 1980 jusqu’au moyen Unity avec James Brown), il nous donne l’occasion de constater que si Bambataa était bien un génial dénicheur de son, il n’était pas un excellent musicien. Entré de son vivant dans le panthéon de la musique noire avec le visionnaire Planet rock, produit pour presque rien avec Arthur Baker (le même qui produira un peu plus tard le Blue monday de New Order, autre moment clé de la musique des années 1980), il a ensuite refait toujours plus ou moins le même disque, et de moins en moins bien, hélas. Le plus regrettable dans cette compilation est qu’elle passe complètement à côté de ce qu’était vraiment Bambataa à l’époque : un formidable DJ, l’un des plus influents de la planète. Or il existe au moins un document qui permet de mesurer toute l’étendue de son talent : le légendaire Death mix EP, publié en 1983 par le même Paul Winley, et dont DJ Shadow et Q-Bert reprirent la pochette pour leur projet commun sur Mo’Wax il y a quelques années. Tous ceux qui l’ont entendu savent ce que les DJ et producteurs de musique samplée doivent à Bambataa. Espérons que quelqu’un rééditera ce disque un jour…

Le vrai événement de cet anniversaire Tommy Boy est en fait la réédition du Lost in space du Jonzun Crew. Sorte de version synthétique de Funkadelic ou de Sun Ra (dont il reprend le goût pour le travestissement et les voyages intersidéraux, il est d’ailleurs remercié dans les notes de pochette), le Jonzun Crew est l’un des secrets les mieux gardés de l’histoire de l’electro. Aucun de ses enregistrements n’a apparemment été réédité depuis 1982, alors que plusieurs compilations ont été consacrées à ce genre depuis la Mastercuts de 1994, qui marqua le début du renouveau, dans la foulée de l’émergence de labels néo-electro comme Rephlex ou Evolution. Mené par Michael « Spaceman » Jonzun, le Jonzun Crew a livré avec les six titres de cet album, paru au tout début de la vague (en 1982), l’un des manifestes les plus consistants de cette époque spatiale et synthétique, avec ses voix vocodérisées et ses sons kraftwerkiens. Le sommet de l’album est évidemment Pack jam mixé par John « Jellybean » Benitez, l’autre empereur new-yorkais du funk synthétique avec Arthur Baker. Notez tout de même que tous les titres méritent qu’on s’y arrête. Ou plutôt qu’on y danse.

Plus mineure mais intéressante néanmoins, la ressortie du Planet patrol de… Planet Patrol. Ce groupe funk plutôt standard a eu la chance d’être produit par un Arthur Baker alors encore porté par les vagues de Planet rock, dont il recycle les riffs sur la plupart des morceaux. Les amateurs se retrouveront donc en terrain connu, mais il manque quelque chose aux Planet Patrol : ce goût du délire futuriste qui anime par exemple le Jonzun Crew. Et sans doute aussi un vocoder. Malgré son nom, c’est quand même à un groupe de funk 80’s auquel on a affaire, avec toutes les nuances péjoratives que cette catégorisation peut évoquer : complaisance pour les ballades sirupeuses, vocalises aseptisées… Il ne manque que les solos de saxophones. Pour amateur only, donc.

Reste qu’avec ces trois ressorties soignées, Tommy Boy a fait du bon boulot. On attend maintenant que ceux qui en possèdent les droits rééditent les albums de Newcleus et de The Egyptian Lover, ces autres piliers de la scène electro.