PARTAGER

Alors que Beaubourg rend actuellement hommage à l’obstination de Denise René qui a voué sa vie à la diffusion de l’art abstrait géométrique, Chronic’art revient sur la carrière exemplaire de la galeriste. La grande dame n’a rien perdu de son militantisme et de son amour pour cette création. Rencontre.

Chronic’art : Après la guerre, vous prenez fait et cause pour une tendance peu connue et peu suivie par le public français : l’art abstrait géométrique. Pouvez-vous définir ce courant et expliquer les motifs pour lesquels vous avez consacré votre carrière à sa promotion ?

Denise René : J’ai effectivement choisi un art abstrait opposé à toute figuration, à toute représentation de la nature ou de l’objet et c’était une sorte de révolution à l’époque où j’ai ouvert ma galerie, soit en 1944. Dès les premières expositions, notamment celle de 1946 intitulée Jeune Peinture abstraite qui présentait des oeuvres de Vasarely, Herbin, Arp, Poliakoff, j’étais convaincue qu’il fallait prendre cette voie. Pour moi, cette forme d’art représentait un certain idéal. L’abstraction construite était un choix délibéré de ma part qui incarnait l’ordre dans la sensibilité, la simplicité des formes et la rationalité.

Quelle a été l’importance de votre rencontre avec Vasarely en 1939 dans l’orientation de votre carrière ?

Elle a été décisive pour l’un comme pour l’autre. C’est grâce à Vasarely que je me suis lancée dans l’aventure de la galerie ; j’ai transformé mon atelier de mode en galerie et ma première exposition présentait les compositions graphiques de Vasarely. De même, à partir de 1948, c’est sous mon impulsion qu’il a abandonné les arts graphiques pour se jeter à corps perdu dans la peinture.

Quels sont les principaux artistes que votre galerie a contribué à faire connaître ?

Le premier groupe d’artistes que j’ai lancé sur le devant de la scène se constituait principalement d’Herbin, Arp, Vasarely, Mortensen, Poliakoff, Agam, Bury. Plus tard, j’ai permis à un grand nombre d’artistes d’Amérique du Sud comme Soto, Le Parc, Garcia-Rossi, Tomasello ou Vardanega, d’accéder à la reconnaissance internationale.
Quel succès pouvaient avoir après-guerre des artistes abstraits comme Vasarely, Herbin ou Delaunay face aux maîtres incontestés de l’époque : Picasso, Braque et Matisse ?

C’était une véritable partie de poker, une provocation qui a réussi ! Dès 1949, j’ai d’ailleurs été choisie comme commissaire d’exposition pour organiser une manifestation intitulée Sculpture, de Rodin à nos jours à la Maison de la Pensée Française à Paris. Néanmoins, cette expérience n’a pas signifié la fin de mon combat. Plus tard, dans les années 60, il a fallu encore lutter pour imposer l’art que je défendais face à l’abstraction lyrique.

N’aviez-vous pas le sentiment, en défendant cette forme d’art, d’aller à contre-courant de ce qui se pratiquait en France ?

Si, j’étais bien consciente que beaucoup, notamment des critiques d’art, jugeaient l’abstraction géométrique comme un art froid et académique. Mais j’avais fait le choix de m’engager dans cette voie et donc de m’y tenir.

L’exposition itinérante Klar form que vous organisez hors des frontières de la France, en 1951, marque le coup d’envoi de votre galerie sur la scène internationale. En quoi cette exposition contribue à la défense de l’art abstrait ?

Cette exposition m’a permis de faire connaître notre aventure à l’étranger Nous présentions vingt artistes de l’Ecole de Paris. J’étais animée par la volonté de montrer ce qui se passait dans la capitale. Dans cette tâche, j’ai été soutenue par les deux artistes suédois de ma galerie : Jacobsen et Mortensen. Cette exposition a d’ailleurs remporté un vif succès.

En 1957, vous êtes la première à réussir à organiser en France une exposition sur Mondrian rassemblant des tableaux issus des musées hollandais. Quelle était votre intention en présentant cette exposition qui dès le départ était dénuée d’enjeux commerciaux ?

C’était tout d’abord un grand honneur de la recevoir. L’oeuvre de Mondrian était le symbole de ce que représentait ma galerie. Cette exposition, c’était le fruit d’un heureux hasard : après avoir essuyé plusieurs refus de la part des musées français, Willy Sandberg, le directeur de Stedelijk Museum d’Amsterdam, m’a proposé de l’accueillir. Je n’ai pas hésité un seul instant !

Votre intention n’était-elle pas également pédagogique ?

Si, bien sûr ! Je voulais faire connaître à la nouvelle génération d’artistes qui travaillaient pour ma galerie les oeuvres fondatrices des maîtres et assurer ainsi les fondements de leurs recherches.
Avec les deux grandes expositions, le Mouvement en 1955 dans votre galerie et The Responsive Eye en 1965 au MoMA à New York, vous lancez l’art cinétique puis l’Op art, deux tendances qui s’intéressent à la notion de mouvement soit réel, soit visuel. Quel rôle avez-vous joué dans la naissance de ces deux courants ?

En 1955, l’idée de l’exposition du Mouvement est venue de Vasarely. Je l’ai acceptée immédiatement. J’ai ensuite confronté les oeuvres des artistes que je soutenais et qui étaient animés de préoccupations sur le mouvement (Tinguely, Agam, Bury, Vasarely, Soto) avec les réalisations de leurs aînés : Duchamp et Calder.

Lors de la Journée d’action dans la rue en 1966, organisée par les artistes du GRAV -Groupe de recherche en art visuel-, vous souteniez un courant qui en cherchant à rapprocher l’art du public, court-circuitait le rôle des galeries. Comment avez-vous concilié votre statut de galeriste avec les aspirations de ce mouvement contestataire ?

Ces artistes poursuivaient en effet une action contre les galeries et plus largement contre le capitalisme. Pourtant, je ne me sentais pas attaquée, me considérant moi-même comme une galerie de combat.

Dans les années 60, il semble que vous ayez essentiellement porté votre regard vers l’Amérique latine en exposant nombre d’artistes issus de ce continent tels Soto, Cruz-Diez, Le Parc, Tomasello, Demarco…

Ces artistes ont été influencés par une exposition consacrée à Vasarely au musée de Buenos Aires et par une autre à Caracas au début des années 50. A partir de là, la galerie est devenue le lieu de passage obligé de l’art abstrait. Elle était le point de ralliement naturel de tous les artistes qui oeuvraient dans cette voie.

L’ouverture de succursales de la galerie Denise René en Allemagne (à Krefeld en 1967 et à Düsseldorf en 1969) puis aux Etats-Unis (à New York en 1971) traduisait votre souci d’atteindre une reconnaissance internationale. Pensiez-vous parvenir à vous imposer dans ces pays de l’expressionnisme et du Pop art ?

Mes collectionneurs, américains à 80 %, allemands et suisses pour le reste, m’ont incitée à m’installer dans leur pays. En fait, mes collectionneurs ne m’ont pas acheté plus d’oeuvres une fois installée chez eux ! Cette aventure à l’étranger n’avait pas de raison d’être et j’ai dû fermer mes succursales à l’exception de celle de Düsseldorf.

Beaubourg vous consacre une importante rétrospective en retraçant votre parcours de galeriste depuis 1944. Est-ce la fin du combat que vous menez depuis 1944 ?

Cette exposition est en quelque sorte une reconnaissance de mes bons et loyaux services. Elle corrige les carences. On me donne raison en montrant la voie que j’ai suivie et développée.

Propos recueillis par

Voir le site de la Galerie Denise René

Lire notre critique de Denise René, une galerie dans l’aventure de l’art abstrait (1944-1978)