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R comme Rage, O comme Original, C comme Créateur, E comme Erudit : Rocé. 25 ans au compteur, poète ambitieux et lascar de la rime, Rocé dispose d’un flow qui accroche les méninges. A l’occasion de la sortie de son premier album Top départ, brûlot hip-hop débordant d’une pensée bien affûtée, rencontre avec un rappeur protéiforme bourré de talent, qui tombe à pic pour bousculer le rap français.

Chronic’art : Tu as une réputation de mec intraitable avec les majors, c’est justifié ?

Chronowax et Espionnage, le label de Dj Medhi ont été de bons conseillers en la matière. Quand tu vois qu’un type sort de nulle part et signe un gros contrat avec une major pour faire n’importe quoi, tu comprends rapidement qu’il vaut mieux attendre le bon moment pour signer, et qu’il faut surtout choisir le bon camp. Certains se sont fait des couilles en or, d’autres ont bouffé de la farine. Refuser quelques propositions alléchantes n’a pas été un mal, bien au contraire. Aujourd’hui je deale avec des indépendants, des gars qui connaissent bien leur boulot, et qui apprécient ma musique. Ca fait plusieurs années que j’attends ce moment.

Dans le morceau 10/10, tu évoques les artifices de l’information, et par conséquent de la désinformation. Tu n’as aucune confiance en les médias ?

Je n’ai aucune confiance en l’information en général. Comment avoir confiance en l’information alors qu’on nous bombarde d’infos, qui sont contredites, transformées, récupérées, déformées, fabriquées, etc ?… Sur 10/10, j’essaye humblement de parler de ce type de problème. T’auras beau ingurgiter toute l’info qu’on te donne, tu pourras jamais vraiment contrôler ou savoir le fond des problèmes si tu ne les vis pas réellement. Si on fait le lien avec les maisons de disques, on pourrait aussi évoquer l’achat des couvertures de magazines par certaines écuries, chose qui se pratique de plus en plus. Ca aussi c’est de l’info…

Tu parles souvent de la récupération du monde des banlieues par certains milieux…

Aujourd’hui, beaucoup de jeunes des banlieues sont aliénés par l’image que leur renvoient les médias. Qu’ils s’agissent des médias ou encore une fois des maisons de disques, on nous balance des faux-semblants sur la banlieue, et ce à toutes les sauces. Dans Top départ, j’évoque parfois le chaos de l’argent, une des plaies les plus vieilles de notre société.

Tu dresses parfois un constat amer de la poésie rap et du rapport des rappeurs avec l’auditoire…

J’essaye de parler des côtés néfastes de la manière dont le rap a évolué. Je pense que le rap est bien présent aujourd’hui mais pas forcément pour de bonnes raisons. Il est plus là pour l’image qu’il a, que pour ce qu’il apporte. Le côté dérangeant du rap n’a plus vraiment d’atout, puisqu’il s’est laissé débordé et digéré, et que la norme aujourd’hui c’est de déranger, bien souvent par le biais de mauvais moyens. Une grande partie du public aime le côté hardcore du hip-hop, et passe à côté de beaucoup de messages qu’il contient.

Top départ évoque aussi bien la rage de Public Enemy et le son des premiers Gangstarr, que les chansons à textes de Ferré ou de Brel…

J’ai repris des mots de Brel sur le morceau On s’habitue. Je voulais sampler sa voix mais pour des raisons de droits ça n’a pas été possible. J’ai quelques inspirations comme çà mais c’est plus une phrase ou une expression qui vont m’inspirer et m’orienter vers tel ou tel texte, que l’œuvre d’un chanteur. J’ai envie d’aller chercher plus loin que le banal morceau d’ambiance. Je me prends vraiment la tête sur les textes.

Tu cites souvent ton frère Ismaël dans cet album. Quelle est son influence sur ton travail ?

C’est un peu grâce à lui que je suis tombé dans le rap. Je suis arrivé dans le milieu en tant que suiveur de sa génération. Il a toujours eu la passion du hip-hop et me l’a transmise rapidement. On a grandit dans la même chambre, écouté les mêmes sons… Lui derrière les platines et moi tout près de mes cahiers. Dans Top départ, il a servi de directeur artistique. Mon grand frère Ismaël, c’est la première personne a qui je demande son avis sur mes écrits. A chaque fois que j’écris un texte, il m’aiguille et me conseille.

Comment as-tu été amené à travailler avec Dj Medhi et Ol Tenzano ?

Je travaille avec Medhi depuis pas mal de temps. Son label Espionnage m’a permis de faire mes premiers pas. C’est toujours enrichissant de bosser avec lui. J’aime son côté imprévisible. Du jour au lendemain, tu te retrouves en studio pour enregistrer. Ol Tenzano a produit le morceau Il assume pas. C’est le Dj de Less du neuf. On se connaît tous depuis plus de dix ans. C’était logique qu’on se retrouve pour cet album.

Et les Canadiens Dave One et A-Trak ?

C’est Chronowax qui a tissé les liens entre nous. L’album a été enregistré en grande partie au Canada, dans le studio de Dave One. A-trak s’est amusé à mixer Les Gens parlent avec sa MPC. C’est Dj Karz qui s’est occupé de tous les scratches de l’album.

Le ghost track de l’album n’est pas crédité, tu rappes avec qui dessus ?

Le morceau s’appelle Ma justice. A mes côtés, c’est Manu Key du groupe Différent Teep. A l’époque, son groupe avait déjà sorti des disques et c’est Dj Medhi qui s’occupait de leurs sons. On devait bosser ensemble depuis pas mal de temps.

On parlait des médias… Que penses-tu de la promo ?

J’aime pas. Tant que c’est pas un truc artistique, comme un concert, je suis pas trop à l’aise. Je sais pas trop comment défendre Top départ par le biais d’interview. Je dis tout ce que je pense dedans, donc voilà… Le mieux pour se faire une idée c’est d’écouter l’album, non ?

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Top départ