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Donnie Darko, c’est une immersion totale dans les années 80, le film de la nostalgie par excellence. Non pas ce sentiment aux relents douteux, celui qu’éprouvent les trentenaires gâteux en écoutant un remix de « Becassiine c’est ma cousiine… », mais bien ce profond regret mélancolique d’une chose révolue : l’adolescence. Rencontre avec le maître du temps, Richard Kelly.

Chronicart : A la fois film de science-fiction, plongée mélancolique dans le monde de l’adolescence et violente critique de l’ère Reagan, Donnie Darko est un objet difficilement définissable…

Richard Kelly : Disons que c’est avant tout une fable fantastique. Car seul le genre fantastique permet d’englober tous les autres : drame, horreur, science-fiction, comédie… C’est un monde d’une grande liberté où chacun peut définir ses propres règles.

Vu que le film n’entre dans aucune catégorie précise, cela n’a-t-il pas été difficile de trouver un producteur ?

C’était dur effectivement. J’ai rencontré plein de gens, pratiquement tous adoraient le scénario mais personne ne voulait le produire ! On me disait que c’était impossible. On m’a souvent conseillé de passer à autre chose, d’envisager ce scripte comme une carte de visite, comme une preuve de mes talents de scénariste et rien de plus. Mais j’avais très envie de le réaliser, je me suis obstiné. J’ai finalement rencontré Drew Barrymore qui a accepté d’être la productrice de Donnie Darko. A partir du moment où elle est arrivée sur le projet, ça a changé beaucoup de choses. Les acteurs sont des gens passionnés ; elle s’est beaucoup investie et a pris pas mal de risques pour moi. Grâce à elle de nombreuses portes se sont ouvertes, certains acteurs ont accepté de jouer dans mon film.

Si je vous dis Steven Spielberg, Robert Zemeckis, James Cameron, que me répondez-vous ?

Qu’ils sont mes idoles, mes héros ! Ils sont ma source d’inspiration principale. J’ai grandi dans les années 80 et c’est leurs films qui m’ont fait aimer le cinéma. Mais ils ne sont pas les seuls à m’avoir influencé. Je pourrais également citer Ridley Scott, Terry Gilliam, Peter Weir, Stanley Kubrick… et j’en oublie certainement beaucoup.

Donnie Darko est un hommage constant à tous ces cinéastes. On pense notamment à la scène nocturne de la fin du film : une allusion directe à E.T.

C’est curieux car cette scène n’a pas été écrite dans cet esprit, c’est ensuite qu’elle s’est progressivement transformée. Ce n’est que lors de la préparation, durant le tournage, que l’on s’est rendu compte qu’avec les vélos, la nuit d’Halloween, et jusqu’au sweat-shirt à capuche, le film devenait un évident hommage à E.T. Il faut dire qu’il s’agit là de l’un de mes premiers chocs cinématographiques, je suppose donc que c’est mon inconscient qui a travaillé.

Vous êtes un fan d’E.T. et Drew Barrymore produit et joue dans votre film…

Oui, c’est étrange, j’ai eu beaucoup de chance. Je crois que de nombreux thèmes du film ont éveillé en elle des résonances personnelles. Elle s’est beaucoup retrouvée dans ce scénario et c’est ce qui l’a attiré. En fait, je trouve ça très poétique que les choses se soient terminées ainsi.

A côté de Drew Barrymore, il y a Patrick Swayze, tous deux sont des icônes du cinéma des années 80…

C’est vrai, mais une fois de plus il n’y a pas eu de choix conscient de ma part. Effectivement leur présence a pour « effet secondaire  » de nous faire plonger dans les eighties. C’était exactement la même chose concernant les seventies avec Burt Reynolds dans Boogie nights. Certains acteurs représentent à eux seuls toute une décennie de cinéma. Patrick Swayze fait preuve de beaucoup d’humour vis à vis de cette image très années 80 qu’il trimballe. Il est très ironique par rapport à ça.
Pourquoi avoir choisi de raconter une histoire qui se déroule à la fin des années 80 ?

On a vu beaucoup de films nostalgiques sur les années 70 mais personne jusque-là n’avait abordé la fin des années 80. C’est à ce moment là que j’ai grandi et j’avais très de envie de faire un film -une espèce de fable SF inspirée par la BD- sur la fin de l’ère Reagan.

Pour l’écrire, vous êtes vous inspiré de vos propres souvenirs d’adolescence ?

En 1988, l’époque du film, j’étais plus jeune que Donnie Darko, je n’avais que 13 ans. Mais je me souviens de certaines choses dont je me suis inspiré. Mes disputes avec les profs, par exemple, ou encore le fait d’avoir été choqué parce que le club de golf de la ville refusait d’inscrire les noirs et les juifs. Je me souviens de cette frustration que l’on ressent forcément à cet âge, de cette envie de faire tout sauter une bonne fois pour toutes. En fait, je pense que les problèmes que l’Amérique traverse actuellement, tel que le massacre de Columbine, trouvent leurs racines à cette époque. Lorsque les parents bourraient leurs enfants de médicaments et les emmenaient voir un thérapeute au moindre prétexte.

Vous êtes très critique envers cette période, mais on ressent également une grande nostalgie en voyant votre film…

C’est terrible car je crois que si l’on faisait un sondage pour connaître « la pire décennie de tous les temps », les années 80 arriveraient en tête. Mais, en même temps, on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine nostalgie.

Dans ce processus nostalgique, la BO joue un rôle clef avec des titres de Tears For Fears, Echo And The Bunnymen, Joy Division…

Oui, la musique joue un rôle fondamental, la seule écoute des titres doit renvoyer les spectateurs aux années 80. Les chansons devaient être emblématiques de cette période mais on ne voulait pas choisir des titres trop évidents. On a donc cherché de la bonne musique des années 80, ce qui n’a pas été facile.

Dans le film il est question d’un univers parallèle, mais on ne sait jamais s’il est le produit de l’imagination délirante de Donnie Darko, la résultante de sa schizophrénie, ou s’il existe « réellement » ?

Je ne vois pas l’intérêt de donner toutes les réponses aux spectateurs, tout simplement parce que je ne les possède pas moi-même. Pour moi, il s’agit avant tout d’un voyage dans le temps, j’ai d’ailleurs écrit les huit premiers chapitres du livre que Donnie Darko a en sa possession. On peut les lire sur le site officiel du film. Donnie Darko est avant tout un film de science-fiction qui possède sa propre logique interne. Mais d’autres interprétations sont possibles… elles sont toutes valables. Ce qui comptait, c’était surtout de ne pas faire prévaloir un point de vue sur un autre.

Quel a été l’accueil du film aux Etats-Unis ?

Il est sorti dans des conditions difficiles ; avec peu de pub et durant le week-end d’Halloween où pas moins de 17 films ont été distribués. Malgré tout, il a remporté un certain succès, notamment dans le circuit d’art et essai. Beaucoup de spectateurs sont allés voir le film plusieurs fois, il est devenu en quelque sorte une oeuvre culte. Maintenant, on attend avec impatience les résultats de la sortie en Europe.

Propos recueillis par

Lire notre critique de Donnie Darko