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Venu au théâtre sous la double tutelle de Alexandre Doubrovine, élève de Vsevolod Meyerhold et de Boris Zon, élève de Constantin Stanislavski, Lev Dodine s’est fait connaître en France, tout d’abord d’une façon relativement confidentielle, à l’occasion de la présentation de Frères et sœurs de Feodor Abramov à l’Opéra comique (oct.1988), dans le cadre du Festival d’Automne.

Mais c’est surtout lorsque, dans le courant de la saison théâtrale 1991-1992, Lev Dodine et la troupe du Théâtre Maly, dont il est directeur depuis 1983, arrivent en France, avec dans leurs bagages Gaudeamus, présenté à Strasbourg, Villeurbanne, Marseille, et à la M.C.93 de Bobigny, que les spectateurs prennent conscience qu’il se passe quelque chose d’important dans le paysage théâtral des années 90.
La troupe alors composée d’une bonne vingtaine de comédiens venus de l’Institut d’études théâtrales et du Théâtre Maly de l’ex/future Saint-Pétersbourg, surprend, stupéfie même, par la multiplicité des talents de chacun de ses membres. Tous savent aussi bien jouer la comédie que chanter, danser, jouer d’un instrument, improviser… Ils font de Gaudeamus, qui raconte en dix-neuf tableaux une histoire, au départ, assez sinistre, un véritable moment de bonheur.

La musique tient une place importante dans la dramaturgie de Gaudeamus, comme dans celle de tous les spectacles de Lev Dodine. On y retrouve aussi bien de la pop que du classique ou des chants folkloriques.
Le texte qui a servi de base à la construction de Gaudeamus s’intitule « Bataillons de construction » de Sergueï Kaledine. Un document-vérité qui raconte comment ces bataillons censés construire des sites militaires, étaient en réalité affectés à toute autre chose et ont fini par devenir l’expression de toutes les violences: assassinats, suicides, viols collectifs, drogue, corruption…

Au-delà même des faits, le spectacle est une réflexion sur la vie dans la société soviétique de cette période et sur les conditions dans lesquelles la jeunesse vivait alors.
On peut continuer à se poser la question des conditions dans lesquelles elle vit aujourd’hui.
Un texte dont personne n’avait voulu, sauf Lev Dodine qui, contre l’avis formel du Haut Commandement des armées, le mit en scène.
Pour ce spectacle coup de poing, monté pratiquement comme une comédie musicale et à un rythme effréné, Lev Dodine s’est même payé le luxe de mettre sur le plateau une partie de ses élèves de première année de L’institut d’études théâtrales, sans que les spectateurs fassent la différence avec les professionnels du Maly.

On peut souhaiter que certains jeunes comédiens français en auront pris de la graine et conçu une certaine humilité.
Lev Dodine et le Théâtre Maly récidiveront dans la voie du théâtre « engagé », en présentant en 1994, au Théâtre de L’Odéon,Les Etoiles dans le ciel matinal de Alexandre Galine, un spectacle qui parlait cette fois de ces exclus (clochards, prostituées, drogués) que les autorités soviétiques avaient l’habitude « d’effacer du paysage » en les envoyant prendre l’air à la campagne dès qu’une manifestation importante -en l’occurrence les J.O. de 1980, dans le texte- devait entraîner un afflux de touristes à Moscou.

Luis Pasqual, alors directeur de L’Odéon Théâtre de L’Europe, avait en effet eu la bonne idée de programmer une saison russe, qui nous valait le retour en France de toute la troupe du Maly et la présentation de La cerisaie,Les étoiles dans le ciel matinal et du spectacle qui allait devenir mythique Frères et sœurs. Luis Pasqual s’était réservé la mise en scène de Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès, avec les comédiens du Maly pour interprètes. Un travail remarquable.

Cette programmation qui s’étendait sur plusieurs semaines, pour ce qui est des spectacles de Lev Dodine, donna une nouvelle occasion à un maximum de spectateurs d’apprécier pleinement le formidable talent de cette troupe qui étincelait par sa totale cohésion.
Le travail de Lev Dodine repose sur la recherche d’une synthèse entre la pensée de Meyerhold et celle de Stanislavski, pourtant jugées inconciliables. Deux esthétiques que Lev Dodine a parfaitement intégrées.

La troupe ! Le Maly ne serait rien sans cette sève, le travail de groupe, la communion de l’ensemble dans la troupe. Elle permet la recherche sur la longue durée, avec une implication forte des acteurs. Cela aboutit à une esthétique et à une étique rares et fascinantes.
Enfin, et c’est capital, un travail dont le résultat compte presque moins que le processus qui a amené à ce résultat et qui, débarrassé de tout narcissisme, amené à une liberté expressive totale.

Frères et sœurs a été créé à Saint-Pétersbourg en 1985, à un moment où « la vérité  » dans l’art soviétique était définie par un cadre et des limites à ne pas outrepasser et où la Glasnost représentait plus un espoir qu’un début de réalité. Le spectacle s’ouvre sur un discours de Staline (1941) exhortant les soviétiques en ces termes: « Frères et sœurs, consacrez-vous à la victoire sur l’ennemi, faites tout ce que vous pourrez pour écraser le nazi allemand… »

Des frères et sœurs dont, dans la pièce, la grande préoccupation, au sortir de la guerre, est de survivre à une effroyable misère et de garder un semblant de dignité.
Toute la troupe de Lev Dodine, qui comptait soixante comédiens hors pair, était réunie sur la scène de L’Odéon pour nous donner à voir l’existence traversée de joies, de peines, d’histoires d’amour, de toute une communauté d’hommes, de femmes et d’enfants luttant jour après jour pour un quignon de pain.

Un spectacle grandiose au travers duquel on comprenait ce qu’avait pu être le rêve de tout un peuple. Un spectacle, comme tous ceux de Lev Dodine, basé sur une scénographie simple et fonctionnelle, remarquable d’intelligence et de précision; construite sur une direction d’acteurs -tous plus remarquables les uns que les autres- qui allie une tradition russe de jeu psychologique à une parfaite maîtrise de la peinture de figures collectives.

Du théâtre total, parfait, pour lequel Lev Dodine, qui veut ramener le peuple russe à ses racines, dit très modestement : « Notre travail s’explique par le vent du changement qui a amené une liberté nouvelle, une liberté de pensée et de sentiments. Là est la source d’inspiration de ce spectacle. Regardez et écoutez. Cela fait partie de notre vie. »